( Deuxième partie ) |
Victor Mortis: – Le « disciple que jésus aimait », personnage énigmatique que l'on identifie généralement à Jean l'évangéliste, était-il Marie-Madeleine ? Christian Doumergue: Tout le laisse penser. Premièrement, il convient de noter que l'identification du «disciple que Jésus aimait» à Jean est complètement artificielle. Les exégèses historiques les plus récentes réfutent catégoriquement cette identification jugée tout à fait improbable. De fait, hormis dans les dernières lignes du texte (XXI, 24-25) ? dont on sait pertinemment qu'elles ont été ajoutées tardivement ? l'Evangile de Jean n'identifie jamais ce disciple à Jean. Ce qui pose la question de son identité. Les exégètes ne sont pas tous d'accord à ce sujet. On distingue deux courants majoritaires parmi ceux qui contestent l'identification à Jean : ceux qui voient dans la figure du disciple bien aimé une image du disciple «parfait» et ne lui attribue aucune réalité historique, et ceux qui pensent qu'il s'agit de Lazare. Dans ce débat universitaire, l'idée qu'il puisse s'agir de Marie-Madeleine n'a jamais été évoquée. Or, cela semble pourtant l'idée la plus probante. En effet, si l'identification à Lazare est séduisante, il faut noter que tous les arguments utilisés pour défendre l'identification à Lazare sont applicables à Marie-Madeleine. En 1961, K. A. Eckhardt, souligne par exemple que Lazare est le seul personnage évangélique dont «il soit dit expressément qu'il est aimé de Jésus». Eckhardt se réfère ici à Jean XI, 5 : « Or, Jésus aimait Marthe, et sa sœur, et Lazare. » Comme on le voit, ce passage concerne Lazare mais aussi Marthe et Marie. Si les arguments identifiant le disciple bien aimé à Lazare sont peu nombreux et tous directement applicables à Madeleine, les parallèles que l'ont peut dresser entre la figure du disciple mystérieux et celle de Madeleine sont par contre très nombreux. A commencer par l'expression le «disciple que Jésus aimait». S'il est effectivement dit que Jésus aimait Lazare, l'expression semble plus particulièrement appropriée pour désigner Madeleine, dont il est dit, dans l' Evangile de Philippe , que Jésus « l'aimait plus que tous ses disciples». L'étude du texte de Jean, va également dans ce sens. Jean, en XIX, 25, écrit : «Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère, et se tenant près d'elle, le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : «Femme, voici ton fils»» Une analyse textuelle de ce passage suffit à démontrer que le «disciple que Jésus aimait» n'est autre que Marie-Madeleine elle-même. Dans la première phrase, trois femmes sont mentionnées : Marie, mère de Jésus ; Marie de Clopas ; et Marie de Magdala. Or la seconde phrase est : «Jésus donc voyant sa mère, et se tenant près d'elle, le disciple qu'il aimait…». Le «donc» implique que ce second segment est déduit du premier. Ce qui veut dire que le «disciple que Jésus aimait» est, nécessairement, une des deux Marie accompagnant la mère de Jésus. La comparaison des deux figures est une autre confirmation de cette hypothèse. Par exemple, l' Evangile de Jean témoigne d'une rivalité constante entre le disciple bien aimé et Pierre qui n'est pas sans rappeler celle qui, dans les évangiles gnostiques, oppose Marie-Madeleine à Pierre. A tous ces indices littéraires, il faut ajouter, ce qui ne peut qu'apparaître que comme la confirmation de suppositions avancées ici, c'est à dire l'ensemble des représentations iconographiques du «disciple que Jésus aimait» nous montrant ce dernier, non sous les traits d'un homme, mais d'une femme. L'exemple le plus connu est celui de La Cène de Léonard de Vinci, dont l'étrange anomalie a récemment été largement popularisée par le roman de Dan Brown. Ce n'est toutefois qu'un exemple parmi d'autres. Cela est important à noter parce que cela veut dire qu'il y a là un véritable mystère. Les historiens de l'Art expliquent l'anomalie de la Cène de de Vinci par le biais de l'homosexualité de ce dernier. Cette analyse n'est pas recevable dans la mesure où de Vinci n'est pas le seul à avoir représenté Jean de cette façon. Partant de là, l'anomalie qu'il figure dans son œuvre ne peut être considérée comme une projection personnelle. Je donne dans le tome II de La Reine Oubliée une série de représentations de Jean ayant la même caractéristique. Il s'agit de vitraux, de tableaux, ou de statues, se trouvant en diverses chapelles, églises ou cathédrales de France. Leur nombre relativement élevé, leur répartition temporelle et géographique disparates, le nombre d'artistes impliqués, interdit de penser qu'il y ait là une tradition occulte impliquant une lignée d'initiés. Je parlerais donc plutôt d'une tradition iconographique. Originellement, les représentations de la Cène, conformément au sens donné à l'expression «le disciple que Jésus aimait» au moment de leur réalisation, figuraient Jésus et Marie-Madeleine. Puis vint le moment où, afin de minimiser l'importance de Marie-Madeleine dans la vie du Christ, la figure du «disciple bien aimé» fut artificieusement associée à Jean. Les artistes qui réalisèrent dés lors leurs œuvres à partir du texte évangélique figurèrent un homme à côté du Christ. Mais certains, sans doute, prirent pour modèle des représentations antérieures où Madeleine et non Jean occupait la place du «disciple bien aimé». Ils se trouvèrent face à des représentations qui ne cadraient pas avec la nouvelle vérité imposée par l'Eglise. Pour expliquer ce «mystère» naquit la fable, improbable, de la féminité de Jean consécutive à sa virginité… Aussi insolite qu'elle soit, c'est grâce à cette fable que s'est perpétué le modèle primitif de la Cène. VM: – Dans le second volume de « Marie-Madeleine, la Reine Oubliée » vous nous brossez le portrait d'un messie-Prêtre, peu attaché à sa nature terrestre. Mais où est donc passé le messie-Roi, celui qui a été crucifié par les romains et qui devait régner sur Israël ? Vous semblez totalement occulter cette autre face du personnage historique de Jésus… Chr. D.: Effectivement. Avant de répondre à cette question en vous exposant les éléments sur lesquels je fonde ma vision du Christ, permettez moi de souligner l'enjeu de ce débat, qui est loin d'être neutre, et qui, en fait, cache un autre débat : celui de l'existence ou non d'une descendance de Jésus. La figure du «Messie-Roi» est mise en avant par les partisans de l'idée selon laquelle le Christ aurait eu des enfants. En effet, elle implique, nécessairement, l'existence d'une descendance du Christ, descendance destinée à régner sur son royaume terrestre… La figure du «Messie-prêtre», du moins dans la forme où je la présente (c'est-à-dire détachée de la religion Juive), est par contre en totale opposition avec cette idée. Ceci étant précisé, venons en aux arguments qui me font préférer comme plus proche de la vérité cette seconde figure à la première. Selon Jean (XVIII, 36), Jésus aurait déclaré à Pilate : « Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi afin que je ne fusse pas livré aux Juifs ; mais maintenant mon royaume n'est point d'ici-bas.» Ce passage affirme clairement que Jésus, aussi bien dans ses actes (il empêche ses serviteurs, c'est-à-dire, sans doute, ses disciples, de le défendre) que dans ses propos, ne revendique aucun royaume terrestre. Ce n'est pas là un exclusivisme de Jean. Dans l' Evangile de Matthieu , lorsque Jésus évoque un royaume, c'est systématiquement le «royaume des cieux». Sous la plume de Luc, comme de Marc, il annonce, de manière tout aussi exclusive, le Royaume de Dieu. Ce point de vue est également celui des écrits gnostiques. Jésus y est uniquement conçu dans sa dimension spirituelle. Il est bien, dans la plupart des cas un personnage historique (dans la mesure où il est homme à part entière, né de Marie et de Joseph) mais sa mission, elle, est uniquement spirituelle : «éveillé» dans le sens bouddhique du terme, il est venu révéler aux hommes leur véritable nature… et les libérer du joug de ce monde d'illusion. Développant un discours foncièrement négatif sur le monde matériel, il est bien évident qu'à aucun moment il n'en revendique la possession. Il faut être clair. La politique n'est pas l'affaire de Jésus. Luc au chapitre XX, verset 25 de son évangile prête à ce sujet à Jésus des paroles ne souffrant aucune ambiguïté. Elles sont connues de tous, et plutôt que de les rapporter, je préfère citer le beau commentaire qu'en a fait Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe : «Jésus-Christ ne s'est point prononcé sur la forme des gouvernements. Rendez à César ce qui est à César veut seulement dire : obéissez aux autorités établies.» Cette soumission interdit toute idée de fonder ou de perpétuer un royaume terrestre… VM : – Sachant qu'il existe une confusion entre la Vierge Marie et Marie Madeleine (vous nous en faites la démonstration dans votre livre), est-il possible que des édifices religieux, en Gaule, puis en France, que l'on trouve sous le vocable de Sainte Marie (la Vierge) soient à l'origine des églises dédiées à Sainte Marie (Madeleine) ? Chr. D. : Tout à fait. La première Marie vénérée par le christianisme était Marie-Madeleine. Marie, mère de Jésus, n'est qu'une invention tardive, destinée à gommer la première du souvenir collectif… Cela est flagrant lorsque l'on considère comme, certains copistes (tel Ephren), voulant amoindrir l'importance de Madeleine dans la vie du Christ, ont systématiquement remplacé Marie-Madeleine par Marie, mère de Jésus, dans leurs transcriptions. Ce phénomène n'a pas été que littéraire. Dans le tome II de La Reine Oubliée , je montre qu'il concerne également l'iconographie mariale : manifestement, celle-ci se construit à partir d'œuvres antérieures mettant en scène, non Marie, mais Marie-Madeleine. Le couronnement de la Vierge est une scène historiquement fictive inventée à partir du modèle des couronnements de Marie-Madeleine, dans le but d'occulter ces représentations là. Il en a toutefois gardé la structure narrative et c'est précisément l'analyse de celle-ci qui permet de retracer le parcours génésique de ce type de scène : la structure narrative est calquée sur le modèle de l'épouse et de l'époux, et non de la mère et du fils. Si ce genre de substitution a touché les textes et les images relatives à Madeleine, il est improbable qu'il n'ait pas concerné, aussi, les lieux de culte lui étant dédiés. Les premiers chrétiens en Gaule appartenaient, tout le laisse penser, à la mouvance gnostique. Marie, mère du Christ, n'était pas vénérée au sein de ces groupes, contrairement à Marie-Madeleine qui joue un rôle essentiel dans la gnose. Les sanctuaires qu'ils édifièrent, étaient donc, par conséquent, dédiés à Madeleine. Sous la «romanisation» du christianisme gaulois, c'est-à-dire quand les émissaires de Rome vinrent imposer leur vision du christianisme, ces sanctuaires dédiés à Marie-Madeleine passèrent sous le vocable de Marie… C'est un premier type de remplacement. Un autre, s'est sans doute fait de manière beaucoup plus innocente. Marie-Madeleine était, lorsqu'elle était finalement la seule Marie vénérée par les croyants, simplement appelée Marie. L'ignorance du clergé, comme l'ignorance populaire, ont donc ainsi dû, nécessairement, transformer, le temps passant, un certain nombre d'édifices magdaléniens en édifices marials… Quelle qu'en soit la raison, ce genre de passage d'un vocable à un autre est attesté. A Vézelay, on voit ainsi, le sanctuaire passer, au XI e siècle, de la protection de la Vierge à celle de Marie-Madeleine. Le même phénomène se produira pour la collégiale de Châteaudun, fondée en 1003 et placée sous l'invocation de la Vierge ? elle porte alors le nom de Sainte-Marie de Dun ? avant de l'être sous celle de Marie-Madeleine vers 1100. Un autre exemple est celui de Rennes-le-Château. Les anciennes chartres évoquent le vocable Beata Maria de Reddis. Puis, assez tardivement, le village passe sous la protection de Marie-Madeleine. Si ce phénomène a eu lieu dans ce sens, il est indéniable que l'inverse a été vraie aussi. Une étude systématique reste à mener à ce sujet… VM : – Comment expliquez-vous l'absence de documents écrits et archéologiques concernant les tous premiers siècles chrétiens en France ? Chr. D. : J'explique ce silence en mettant en corrélation plusieurs données inhérentes à l'histoire du christianisme. La première, c'est que l'on sait, depuis les travaux de l'universitaire allemand Bauer publiés en 1934, que le christianisme orthodoxe (dans le sens de romain), n'est, en différentes zones de la chrétienté, non une donnée première, mais secondaire. La seconde, c'est que ce schéma, à l'époque très novateur (puisqu'il inverse la représentation classique de la christianisation et amène Bauer à reconsidérer l'histoire de l'Eglise dans son entier, en faisant de l'orthodoxie un processus n'émergeant que très tardivement…), explique les zones d'ombres entourant l'évangélisation de certains futurs grands pôles du christianisme. On sait ainsi que si on dispose de très peu d'éléments sur le premier christianisme alexandrin c'est parce qu'il était hérétique et que, lorsque l'orthodoxie romaine s'implanta par la suite, elle réinventa les origines du christianisme alexandrin en se l'attribuant, et gomma toute trace de ses véritables origines. La troisième, c'est que l'on a plusieurs traces historiques et archéologiques d'une implantation très précoce du christianisme en Provence… On a des traces discrètes de celle-ci dés le premier siècle. La quatrième c'est que le premier christianisme gaulois, c'est-à-dire, le christianisme provençal, est, tout le laisse penser, hérétique. Plusieurs éléments permettent d'arriver à cette conclusion, parmi lesquels le légendaire magdalénien, dont l'analyse trahit une origine incontestablement hérétique… Tous ces faits reliés entre eux nous permettent d'établir le schéma suivant : si toutes les traces du premier christianisme gaulois ont disparu, c'est parce que l'église romaine, lorsqu'elle a envoyé ses émissaires, a effacé toute trace (aussi bien monumentale que littéraire) des origines hérétiques du christianisme en Gaule. VM : - Marie-Madeleine a-t-elle été inhumée à Saint-Maximin ? Si non, où ? Chr. D. : Pour répondre à cette question, je crois qu'il faut considérer deux points. Le premier, c'est que si pour le légendaire provençal tel qu'il a été peu à peu fixé, Marie-Madeleine est inhumée à Saint-Maximin, il n'en a pas toujours été ainsi. Au moyen-age, pour beaucoup, Aix-en-Provence passait pour être le lieu où reposait le corps de Marie-Madeleine. Certaines recensions de la chronique de Joinville l'affirment : «Li rois s'envint par la contree de Provence jusques a une citei que on appelle Ays en Provence, là où l'on disoit que le cors a Magdaleinne gisoit ; et fusmes en une voute de roche moult haute, là où l'on disoit que la Magdaleinne avoit esté en hermitaige dix-sept ans.» D'autres versions du texte de Joinville signalent que le tombeau de la sainte se situait à une journée d'Aix, mais plusieurs ouvrages font mourir et reposer la sainte à Aix. C'est le cas du Translatio posterior de Vézelay, qui affirme que la sainte avait été enterrée à Aix. C'est là, qu'elle aurait également été retrouvée. D'autres relations vézelayennes affirment que saint Badillon retrouva le corps de la sainte à Aix. Le discours est le même, aux alentours de 1140, dans le Guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle d'Aimeri Picaud. Au XI e siècle la charte de Rostan de Fos semble également situer de manière incontestable le tombeau de la sainte à Aix. Au XIV e siècle, Pierre de Herentals affirme que les reliques de Madeleine furent découvertes à Aix. L'histoire de la Provence de Bouche affirme que Marie-Madeleine meurt à Aix et y est inhumée. Au XIX e siècle, l'idée que Madeleine mourut à Aix est encore inscrite dans le Propre des saints du diocèse d'Aix . On a là opposition entre deux traditions. Le soutien des comtes de Provence et de la papauté firent que Saint-Maximin s'imposa à la chrétienté comme le lieu véritable de la sépulture de la sainte et que c'est cette version que retinrent la grande majorité des hagiographes de la sainte. Mais cela ne se fit pas sans heurt. Au Moyen-Age, un véritable conflit éclata entre Aix et Saint-Maximin, Aix prétendant détenir les authentiques corps de Marie-Madeleine et de Maximin. Au XI e siècle, les clercs d'Aix-en-Provence exhibent une circulaire de l'archevêque Rostaing de Fos (1056-1082) à propos de la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix. On y lit que s'y trouvaient les tombeaux de Madeleine et de Maximin. En réaction, les moines de Saint-Maximin diffuseront la notice Omnipotentis Domini clementia , où la venue à Aix des saints de Provence est gommée : Lazare, après avoir prêché à Marseille, se retire à Saint-Maximin, où il est inhumé avec ses deux sœurs. Ce qu'il faut retenir de cela, c'est qu'il n'y a pas, au moyen-âge, de tradition unique concernant l'emplacement de la sépulture de la sainte. D'une certaine manière, la seule certitude est que Marie-Madeleine repose en Provence… Autre leçon : les hagiographes de la sainte soutenant l'idée qu'elle était inhumée à Saint-Maximin ont, dans le but de défendre leur position, volontairement effacé de la geste gauloise de Madeleine toute une partie de son périple afin de ne pas donner prise à leurs adversaires. Le deuxième point qu'il faut considérer, c'est la découverte même des reliques de Marie-Madeleine. Les preuves apportées à l'authenticité de la découverte entourent celle-ci d'une suspicion certaine. En effet, les «preuves» en question ne sont découvertes qu'au fur et à mesure des différentes ouvertures du sépulcre supposé de la sainte. Les textes sont à ce sujet très clairs. Ils affirment que le tombeau fut ouvert une première fois par le prince Charles, qui le fit ensuite refermer et sceller et convoqua archevêques et évêques de Provence pour une reconnaissance rapide du corps. Parmi d'autres, Bernard de Languisel, archevêque d'Arles et Grimeric de Vicedominis, archevêque d'Aix, seront de ceux-là. Neuf jours après cette première ouverture donc, le 18 décembre 1279, le tombeau est ouvert une nouvelle fois. Alors que dans la poussière et la terre contenues dans le tombeau on remue à diverses reprises les ossements, un morceau de vieux liège tombe sous la main d'un des prélats. Je crois qu'il faut souligner ce fait : «tombe sous la main d'un prélat». Ce détail, consigné par les chroniqueurs de l'époque, jette une sérieuse suspicion sur cette pièce. Or, c'est à partir de ce morceau de liège que le corps va être identifié. En effet, le prince Charles le saisit pour le considérer de plus près, mais le liège se rompt en plusieurs morceaux. On trouve à l'intérieur une petite feuille de papyrus dont le texte nous est conservé par l'acte que fait aussitôt dresser Charles de Salerne : « L'an de la Nativité du Seigneur 710, le sixième jour de décembre, dans la nuit et très secrètement, sous le règne du très pieux Eudes, roi des Francs, au temps des ravages de la perfide nation des Sarrasins, ce corps de la très chère et vénérable sainte Marie-Madeleine a été, par crainte de la dite perfide nation, transféré de son tombeau d'albâtre dans ce tombeau de marbre, après avoir enlevé le corps de Sidoine, parce qu'il y était mieux caché ». Les reliques de Saint-Maximin ont donc de forte chance d'être une imposture. Maintenant, reste à comprendre pourquoi il y a eu imposture. Réduire cela à une simple «opération promotionnelle» visant à faire de Saint-Maximim un grand lieu de pèlerinage me semble réducteur. De même, je ne crois pas qu'il faille inclure cette invention dans la querelle opposant Saint-Maximin à Aix… La course à la légitimité entre Aix et Maximin aurait pu être une explication, mais, de toute évidence, c'est contre un autre ennemi que les acteurs de l'invention de Saint-Maximin se battent. Il ne faut pas, en effet, pour comprendre tout ce qui se cache derrière cette histoire, oublier le contexte dans lequel elle se déroule. E n 1279, dans le Midi de la France, l'Eglise est en pleine lutte contre le Catharisme. Les grandes batailles contre l'hérésie cathare, celles dont la mémoire collective a gardé le souvenir, ont alors été menées (Montségur est tombé en 1244). Pourtant, la lutte contre l'hérésie n'en reste pas moins violente et soutenue. En 1273 et 1274, une perquisition générale dans tous les diocèses du Midi, se termine par la condamnation et le supplice d'un grand nombre de Parfaits et croyants cathares. Suite à ces persécutions, de nombreux cathares prirent la route de l'exil et gagnèrent la Lombardie. D'autres restèrent au péril de leur vie : en 1276, Raimond Carbonel de Carcassonne est brûlé vif. Malgré les risques encourus, certains des Parfaits exilés, assistés financièrement par les riches seigneurs de la Lombardie, revenaient en Languedoc visiter les croyants qui y étaient restés… En 1277 et 1278, donc dans les années qui précédent immédiatement l'invention des reliques de Saint-Maximim, le Midi est marqué par l'ardeur fanatique de Bernard de Castanet, évêque d'Albi et inquisiteur de son diocèse, et du dominicain Simon de Valle, inquisiteur général du Midi. Leur zèle est tel que certains ecclésiastiques s'opposent à eux. L'archidiacre de Carcassonne Sans Morlana sera plus tard, pour cette raison, accusé d'hérésie. Si la coïncidence des dates incite à penser que la lutte contre l'hérésie et l'invention des reliques de Madeleine sont liés, cela est confirmé par les faits qui suivent la découverte. En effet, à partir de 1288, Charles I er œuvre pour que l'Ordre des dominicains ? qui, rappelons-le, a été spécialement créé pour combattre l'hérésie cathare ? prenne possession de la Sainte-Baume, en lieu et place des cassianites et des bénédictins qui en avaient la garde. Charles, le 21 mai 1295, écrit à Hugues de Voisins, son sénéchal en Provence. Il lui intime l'ordre de se rendre à Saint-Maximin pour veiller à ce que ce remplacement se passe sans heurt, avec les religieux comme avec la population, ainsi qu'à ce, qu'après que l'évêque de Marseille eut fait sortir de Saint-Maximin et de la Sainte-Baume les religieux et les religieuses, il n'en reste aucun dans les lieux et qu'aucun ne revienne se fixer dans le voisinage. Ces précautions trahissent d'évidentes tensions. Les lieux étant aux mains des Dominicains, celles-ci persisteront. Les Cassianites vont, plus d'une fois chercher à reprendre les lieux qui leur ont été dérobés. Au XIV e siècle, après l'élection de Jean XXII, les religieux de Saint-Victor députent au nouveau pape le prieur de Saint-Zacharie, priant le pontife de les réintégrer dans les prieurés de Saint-Maximin et de la Sainte-Baume, «dont ils prétendaient n'avoir pu être dépouillés sans crime, ni sans injustice.» Les termes employés reflètent la violence avec laquelle les moines ont été dépouillés de leurs biens. Le pape est, sans surprise, du côté des Dominicains : le 3 décembre 1316, Jean XXII édicte une bulle asseyant leur pouvoir. La concordance des dates, l'implication des Dominicains, tout cela laisse penser que ce n'est pas à Aix ou à Vézelay que les promoteurs de Saint-Maximim veulent opposer leur «invention» mais bien aux hérétiques. Il est probable que certains parmi ceux-là, qui avaient des croyances particulières sur Marie-Madeleine (voir mon article «Les Cathares et Marie-Madeleine» à paraître dans le prochain numéro de Terre de Rhedae ), avaient, par le biais d'écrits antiques hérités des premiers chrétiens de Provence, hérité d'informations relatives à la sépulture véritable de Marie-Madeleine. A la faveur des interrogatoires des inquisiteurs et des perquisitions de textes, une partie de ce secret serait passé aux mains de l'Eglise qui aurait alors tout mis en œuvre pour détourner l'attention du véritable lieu d'inhumation de la sainte… Cela laisse le champ assez ouvert lorsque l'on pose la question de savoir où se situe cette sépulture. Répondre à cette question est ardu. Comme je l'ai dit, la querelle entre Saint-Maximim et Aix a entraîné la suppression pure et simple du périple aixois de Madeleine de nombreuses versions de la légende. Nécessairement, si les hérétiques avaient souvenir d'un lieu où Madeleine avait été inhumée et que ce lieu était évoqué dans certaines versions de la geste magdalénienne, il a dû connaître la même forme de censure littéraire. Il existe plus d'un épisode écartés de la geste magdalénienne officielle. Ainsi, le souvenir de la venue et le séjour de Marie-Madeleine à Chalet, dans le Cantal, n'est-il conservé que de manière très locale. Aucun des grands textes de la geste provençale ne l'évoque… Retrouver la tombe véritable de Marie-Madeleine passe sans doute par ce travail d'exhumation de versions oubliées de la légende… C'est aussi un travail sur la toponymie. Par exemple, dans la région de Perpignan, une concentration de noms que l'on peut relier à la geste magdalénienne (le village portuaire de Sainte-Marie-la-Mer ; le Barcarés (c'est à dire la Barque…) ; le Mas de la Madeleine ; etc…) laisse penser que fut un temps où Marie-Madeleine était particulièrement vénérée dans ce secteur, et que celui-ci, par conséquent, et en regard de sa situation, passait peut-être même pour être le véritable site de son débarquement, ou du moins un lieu par où elle est passée… VM : - Merci Ch. Doumergue
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