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Interview de Patrick Berlier
 

Marie-Madeleine.com Vous avez publié aux éditions Arqa un ouvrage en deux tomes sur la Société Angélique, un cénacle secret né à Lyon pendant la Renaissance, livre qui consacre également quelques chapitres à une région qui vous est chère, le Parc Naturel Régional du Pilat, une région montagneuse à la fois pittoresque et mystérieuse, située entre Lyon, Vienne et Saint-Étienne. En fait, comme vous l’expliquez, les membres de la Société Angélique se sont aussi intéressés en leur temps à cette région et à ses énigmes historiques. Vous dédiez plusieurs passages importants de votre livre à Marie-Madeleine, que ce soit par l’étude savante de quelques tableaux comme la « Crucifixion » de Venasque, en Provence, par une traversée initiatique de la France remontant l’antique route de l’étain, peut-être suivie par la sainte et Joseph d’Arimathie transportant le Saint-Graal, et surtout vous consacrez un chapitre entier du tome I à la présence éventuelle de Marie-Madeleine dans le Pilat. Pouvez-vous nous expliquer comment vous est venue l’idée de cette piste ?

Patrick Berlier – Tout est parti d’une modeste chapelle rurale du Pilat, consacrée à Sainte-Madeleine. Elle est le dernier vestige d’un petit monastère où aux XVIIe et XVIIIe siècles quelques moines avaient choisi de vivre en ermites au milieu des bois, malgré la rigueur du climat hivernal. Il faut savoir que si aujourd’hui l’endroit est charmant pour les randonneurs qui y passent à la belle saison et sont assurés d’y trouver une source donnant en permanence une eau fraîche et agréable, jadis c’était un lieu isolé et loin de tout. Les hivers, à plus de 1000 m d’altitude, étaient rigoureux, et la forêt environnante était encore infestée de loups. Voilà pour le décor. Après la Révolution et le départ des derniers ermites, c’est la paroisse de Pélussin qui récupéra la chapelle. On y monta en pèlerinage pour la fête des Rogations, le lundi avant l’Ascension, lors de laquelle les paysans priaient pour leurs futures récoltes, et cette coutume persista jusque dans les années cinquante.

C’est de la période du début du XXe siècle que date vraisemblablement le tableau qui était exposé dans la chapelle. On avance même la date de 1920, et le nom de M. Bonnel pour le peintre. Il représentait Marie-Madeleine en prières dans une grotte, au pied d’un autel rustique portant ses attributs traditionnels : vase à parfum, crâne humain, parchemin. Derrière l’autel, une croix champêtre de branchages verts. Rien de très extraordinaire, presque tous les tableaux figurant « la Madeleine au désert » la représentent ainsi. Le peintre local avait d’ailleurs très certainement copié l’œuvre d’un maître. Sauf qu’il y avait rajouté un détail singulier : par l’ouverture de la grotte, on apercevait nettement le paysage caractéristique des principaux sommets du Pilat, le Pic des Trois Dents et le Crêt de l’Œillon. Dans les années 80, certains ont commencé à faire le rapprochement avec le bas-relief de l’autel de l’église de Rennes-le-Château, où l’on voit une représentation de Marie-Madeleine en beaucoup de points comparables. D’abord confidentielle, cette information a pris de l’ampleur. En 2001, le tableau de la chapelle a été dérobé et jamais retrouvé. Il a depuis été remplacé par une copie, qui satisfait sans doute les fidèles sur le plan de la représentation hagiographique, mais ne possède pas la précision de l’original au niveau du paysage d’arrière-plan.

détail du tableau du Pilat   détail du bas-relief de Rennes-le-Château

Marie-Madeleine.com – Vous venez d’évoquer Rennes-le-Château, et les liens avec ce tableau. Ouvrons une parenthèse à ce niveau-là, pouvez-vous nous en dire plus ?

Patrick Berlier - Personnellement, je ne me suis pas trop attardé sur la corrélation avec Rennes-le-Château, même si évidemment je l’évoque dans mon livre. D’ailleurs peut-on parler de corrélation si vraiment le tableau date de 1920, date postérieure au décès de l’abbé Saunière ? Dans ces conditions il n’a pas pu servir de modèle au sulfureux curé de Rennes-le-Château, comme on l’a dit. Ce qui au demeurant n’enlèverait rien à l’éventuel message du bas-relief de l’autel. Le paysage de fond de son décor, visible par l’ouverture de la grotte de Marie-Madeleine, représente au sommet d’une montagne une colonne à côté d’un portique. Certes ce sont là les éléments visibles — les ruines d’une chapelle — au sommet du Saint-Pilon, la montagne au flanc de laquelle s’ouvre la Sainte-Baume. Mais colonne en latin se dit « pila », et porte en grec ancien se dit « pylai » (souvenez-vous des Thermopyles, les « portes chaudes »), deux mots évoquant phonétiquement le nom Pilat. De plus le portique est surmonté de trois dents, rappelant le Pic des Trois Dents ! Le message de l’abbé Saunière établirait-il, de manière cryptée par l’usage du latin et du grec, un lien entre Marie-Madeleine, le mystère de Rennes-le-Château et le Pilat ? Je ne m’étendrai pas plus sur le sujet, certains sites comme celui de la Société Périllos développent largement ce thème.

Marie-Madeleine.com – Revenons donc au Pilat. Poursuivez la démonstration vous permettant d’envisager le passage de Marie-Madeleine dans cette région. Son séjour pourrait-il être lié à celui, admis à-peu-près par tous, de Ponce Pilate à Vienne ?

Patrick Berlier - Devant ce tableau singulier, je me suis demandé ce qu’avait voulu exprimer le peintre. Ce paysage du Pilat était-il pour lui une simple fantaisie, ou un message ? Le Pilat aurait-il servi de refuge à Marie-Madeleine ? L’idée paraît d’abord fantaisiste, car tout le monde sait que la tradition situe son refuge à la Sainte-Baume, en Provence. Mais elle a pu voyager, et pourquoi pas se fixer un temps dans le Pilat. Le chapitre de mon livre est titré : « Le Pilat, refuge de Marie-Madeleine ? ». Le point d’interrogation est important, il précise qu’il s’agit de ma part d’une simple réflexion.

Pour ce qui est de Ponce Pilate, rappelons en préambule qu’il fut relevé de ses fonctions en Palestine en l’an 36 pour cause de malversations, puis exilé en Gaule très probablement à Vienne, sa région natale pour plusieurs historiens. Selon une légende vivace le Pilat doit son nom à Ponce Pilate. D’ailleurs à partir du XVe siècle son nom primitif Pila — du latin « pila », colonne, avec valeur métaphorique — s’écrivit progressivement avec un T final pour mieux le faire cadrer avec la légende. Suivant les versions, soit les habitants de Vienne, troublés par son fantôme, auraient jeté son corps dans un marécage au sommet de la montagne surnommé « Puits de Pilate » — en réalité la source de la rivière le Gier — où depuis son spectre fait naître orages et tempêtes terribles, soit rongé de remords il choisit le Pilat comme cadre dramatique pour se donner la mort. Des traditions à-peu-près identiques circulent en Suisse à propos du Mont Pilate, près de Lucerne. En réalité, Ponce Pilate a peut-être fini ses jours dans une maison au bord du Rhône, en ce lieu près de Condrieu toujours nommé Poncin, jadis « Villa Pontiana », la maison de Ponce.

Christian Doumergue a démontré que Ponce Pilate et son épouse avaient sans doute apporté leur aide à Marie-Madeleine pour venir en Gaule, malgré un antagonisme qui n’était sûrement qu’apparent. Il paraît logique de la retrouver là où Ponce Pilate était installé. Certains textes anciens disent que Marie-Madeleine serait venue à Vienne pour y accuser publiquement Ponce Pilate de déicide. Ce qui impliquait de résider alors à proximité. Or Vienne est dans la vallée du Rhône, au pied du Pilat. Lawrence Gardner dans son livre « Le Graal et la lignée royale du Christ » affirme quant à lui qu’à son arrivée en Gaule Marie-Madeleine se fixa à Vienne sur les terres d’Hérode Antipas. On sait qu’à l’époque l’appellation « Vienne » recouvrait un vaste secteur des deux côtés du Rhône, et côté Pilat existe toujours un « rocher d’Hérode ». L’ancien prince de Judée y possédait sans doute un domaine dominant le Rhône face à Vienne.

Toutes ces possibilités sont à évoquer au conditionnel. Mais « si » Marie-Madeleine a bien vécu dans la région, et « si » comme l’affirme la tradition elle recherchait un lieu retiré pour y vivre dans le calme et la prière, alors le piémont rhodanien trop proche de Vienne ne lui convenait sans doute pas. Elle n’a pu que se diriger vers ces sommets du Pilat qu’elle devait apercevoir au loin, voyage facilité par la voie romaine reliant Vienne à Pélussin, via le Col du Pilon. Pilon, Pilat : il faut tout de même noter la similitude de ces noms avec le Saint-Pilon provençal. Tous sont dérivés de la racine latine « pila ». La coïncidence ne s’arrête d’ailleurs pas là puisque tout près de ce Col du Pilon se trouve une vieille ferme en ruines, nommée « Grande Magdeleine »...

Un autre élément en faveur de mon hypothèse est une grotte, l’une des très rares grottes naturelles du Pilat, dite « Grotte des Fées » car selon une tradition venue de la nuit des temps on y voyait parfois de loin une mystérieuse « dame ». Les anciens l’avaient prise pour une fée, sans même penser à une dame plus merveilleuse encore. Il se pourrait même que cette grotte soit celle représentée sur le tableau de la chapelle. Le seul problème, c’est qu’à la « Grotte des Fées » le paysage des sommets du Pilat n’est pas visible. Mais le message du peintre était sans doute beaucoup plus subtil que les simples apparences. Je ne m’étendrai pas ici sur cet aspect, nécessitant de faire appel à des notions ardues de cryptographie, que je développe dans mon livre. Alors soit tout n’est qu’illusions, coïncidences, ou déductions hasardeuses, soit vraiment, comme tentait de nous le faire croire le tableau, Marie-Madeleine a vécu un temps dans une grotte du Pilat...

Marie-Madeleine.com – Votre livre évoque aussi longuement la personnalité de Dom Polycarpe de la Rivière, un religieux Chartreux énigmatique, prieur de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez dans le Pilat, puis de la chartreuse de Bonpas en Provence, et membre de la Société Angélique. Pensez-vous que si il existe une relation entre la région du Pilat et Marie-Madeleine, Polycarpe de la Rivière a pu la découvrir ?

Patrick Berlier Tout d’abord, vous avez raison de dire « si », je rappelle une nouvelle fois que nous évoluons dans le conditionnel. Mais on peut toujours imaginer que cela s’est bien passé ainsi. Et j’imagine encore que Dom Polycarpe de la Rivière s’est livré aux mêmes réflexions que moi. Certes le tableau de la chapelle n’existait pas ! Mais les textes anciens évoquant le passage de la sainte pécheresse à Vienne existaient, eux. Dom Polycarpe s’est toujours intéressé à l’histoire. Après avoir publié plusieurs ouvrages de dévotion, qui connurent un grand succès à leur époque, sur la fin de sa vie il tenta de publier des livres historiques, qui restèrent à l’état de manuscrits. Parmi eux un ouvrage sur Marie-Madeleine, longtemps considéré comme mythique, pourtant conservé par la Bibliothèque Municipale de Carpentras.

Je suis certain, par différents détails, qu’avant de s’intéresser à l’histoire de la Provence comme il l’a fait lors de son affectation à la chartreuse de Bonpas, Dom Polycarpe s’est intéressé à l’histoire du Pilat durant son affectation à la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez. Il fait partie de ceux qui ont véhiculé l’idée que le Pilat devrait son nom à Ponce Pilate. Dom Polycarpe rapporte la fameuse légende dans l’un de ses livres, sans trop y croire, mais il donne sur Ponce Pilate des détails prouvant son intérêt pour son histoire, et l’avancée de ses recherches. Alors oui, « si » il y a eu un lien entre le Pilat et Marie-Madeleine, Dom Polycarpe a dû le trouver. Mais s’il nous a laissé plusieurs manuscrits sur l’histoire de la Provence, il n’a rien écrit sur le Pilat, même s’il a sans doute pris de nombreuses notes, qui restent à découvrir… Et bien entendu, il a dû partager ses connaissances avec les autres érudits de la Société Angélique.

Marie-Madeleine.com – Vous avez probablement poursuivi vos recherches après la publication de votre livre. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Que nous réservez-vous pour l’avenir ?

Patrick Berlier – J’ai par exemple continué à m’intéresser au tableau de la chapelle. Je pense avoir trouvé quel tableau de maître a véritablement inspiré notre peintre local. J’attends l’autorisation du musée où il est exposé pour le reproduire dans un article à venir pour le site http://regardsdupilat.free.fr. C’est un tableau qui a appartenu à une famille de mécènes provençaux, il représente Marie-Madeleine à la Sainte-Baume. Le peintre local a juste changé le paysage d’arrière-plan. Par ailleurs, à défaut de pouvoir restaurer le tableau qui a disparu, je suis en train de le reconstituer à partir d’une photo numérique de bonne qualité. Je pourrai ainsi montrer côte à côte le tableau de maître et sa copie par le peintre pélussinois, telle qu’elle était lorsqu’elle fut exposée pour la première fois dans la chapelle.

D’autre part, le passage éventuel de Marie-Madeleine dans le Pilat formera — entre autres — la trame d’un film de fiction en cours de tournage, dont j’ai écrit le scénario, « le Druide du Pilat » (« Regards du Pilat » a déjà consacré un reportage aux débuts du tournage du film).

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Pour tous renseignements sur le livre de Patrick Berlier « La Société Angélique », en deux tomes, consulter le site www.thot-arqa.org/arcadia.html rubrique « boutique ».