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Le Miroir de Marie Madeleine


Une autre légende

     D'après Isidore Gilles, archéologue du 19e siècle, et son ouvrage "Campagne de Marius dans la Gaule, suivi de La légende des saintes Maries, Paris, 1870", il existerait de la légende des Saintes Maries deux versions bien distinctes :

     1 - La version orale, ou des Baux

     2 - La version écrite ou arlésienne. C'est celle que nous connaissons : les saintes débarquent au lieu qui se nomme aujourd'hui "Les Saintes-Maries-de-la-Mer".

     La version orale dite "des Baux " nous est inconnue mais Gilles nous affirme qu'elle est la plus ancienne, qu'elle "se perd dans la nuit des temps" et que c'est une tradition populaire dans toute la contrée des Baux de Provence. Elle aurait pour origine deux stèles de la région : "Les Trémaïé" qui signifient "les trois Maries", et "les Gaïé".

     Cette légende raconte que les trois Maries, Marie Madeleine, Marie Salomé, et Marie Jacobé, "chassées de Jérusalem après la mort du Christ, furent jetées dans une barque sans voiles, ni pilote, et arrivèrent miraculeusement aux Baux. Elles se sont d'abord reposées aux Gaïé car venant de l'ouest d'Ernaginum, elles sont arrivées par la mer, et ne s'y trouvant pas bien, c'est-à-dire n'ayant pas de place pour toutes trois, elles sont allées se fixer aux Trémaïé. On voyait au pied du rocher les anneaux où elles amarrèrent leur barque, mais depuis...la mer s'est retirée !"

     On a du mal à croire aujourd'hui que les Alpilles et les Baux émergeaient de la mer Méditerranée au premier siècle de notre ère et que des navires pouvaient y accoster, alors qu'ils se trouvent à l'heure actuelle à une soixantaine de Km à vol d'oiseau dans les terres. Pourtant Gilles essaie de nous démontrer que c'est possible.

Marius

     Général et homme politique romain, Marius bat les Teutons à Aix en Provence en 102 av. J.-C. et les Cimbres à Verceil en 101 av. J.-C.

     D'après Gilles, il "ouvrit une tranchée appelée Fosses-Mariennes au sommet de la plaine d'Arles pour dériver la plus grande partie de la Durance. La fosse qu'il remplit de ces eaux débouchait à la mer par l'étang de Galéjon, mais le port d'arrivée était Ernaginum (Saint Gabriel), à l'intérieur des terres, à 60 Km de Fos, là même où Marius avait établit son dernier campement. "

     "C'était donc une véritable fosse marine, en ce sens que les navires y pénétraient de la mer ". Mais quand la mer se retira et qu'on ne trouva plus de port de mer aux Baux, ni à Ernaginum, la légende dite arlésienne fit arriver les saintes en Camargue."

Les Trémaïé

     La stèle des Trémaïé selon Gilles représenterait Marius, Marthe la prophétesse, et Julie, l'épouse de Marius, c'est-à-dire les trois images de Marius : imago Marii, Martha Marii, et Julia Marii, soit les trois Marii, qui ont données les "trois Maries". En fait les Trémaïé n'ont rien à voir avec Marius. Il s'agit d'une stèle funéraire gallo-romaine représentant un couple avec entre les deux une déesse, peut-être Diane, Junon pro-nuna, ou Cybèle, divinité destinée à veiller sur les deux défunts. Elle fut revendiquée plus tard par les traditions chrétiennes enclines à voir dans toute triade les trois saintes qui aurait évangélisé la Provence.

Marthe la Salyenne

     Marthe la Salyenne (celto-ligure) s'est ralliée à Rome pour jouer le rôle de prophétesse et d'augure auprès de Marius. Elle était prêtresse de Cybèle et permit au général romain la victoire sur les Cimbres et les Teutons. On a longtemps cru qu'elle était syrienne et on l'a confondue avec sainte Marthe, la soeur de Marie de Béthanie et de Lazare, sainte Marthe qui apprivoisa l'étrange tarasque à Tarascon.

Les Baux

     La thèse de Gilles, même si elle a été abandonnée par les historiens, est intéressante car elle met en scène les saintes Maries, donc Marie Madeleine, et les Baux, forteresse de la puissante famille du même nom. Or cette famille descend des wisigoths de la dynastie des jeunes Balthes de Toulouse qui firent de Rhedae une cité royale (cf. Jean-Alain Sipra : l'antique Rhedae), et Rhedae n'est rien d'autre que Rennes-le-Château ! Le château des Baux semble bien être un "reflet" de Rennes, en tous cas il nous suggère de nous y intéresser comme tel.

     Les seigneurs des Baux se croyaient également descendre du roi mage Balthazar qui serait venu en Provence par la mer (lui aussi) d'où les armes parlantes qu'ils portent: de gueules à une comète à 16 rais d'argent. Leur devise est : A l'asard Bautezar ! soit "au hasard Balthazar". On la retrouve au cours des siècles sous des graphies différentes : "A Lhazar Balthazar " ou "Alazares Balptazares". A l'origine les mots Lazare ou Alazar sont bien lisibles. S'agit-il d'une référence à saint Lazare ? ou à un autre "Alazar" ? Le patronyme ALAZAR(D) n'est pas rare dans le sud de La France, aussi bien en Provence qu'en Languedoc-Roussillon. Il vient du nom biblique Eléazar issu de l'hébreu "EL'azar", c'est-à-dire "Dieu a secouru".

Les deux Lazare

     Saint lazare aurait été enterré à Marseille. Girard de Roussillon, au IXe siècle, aurait emporté son corps à Autun. Les ossements furent dispersés dans différentes églises; c'est le sort de toutes les reliques.

     D'après René Louis, dans "Girard comte de Vienne" (t. 1), "le culte de saint Lazare est né à Avallon et a devancé Autun et Marseille". On peut penser que ce culte est arrivé par un autre chemin. Il semble être voué à un autre personnage que Lazare le ressuscité, à un autre Lazare. Peut-être est-il ce Lazare ou Alazar dont les seigneurs des Baux scandent le nom avant de partir à la bataille ? Ses reliques auraient été apportées, non pas de Marseille, mais d'un autre lieu, oublié depuis.

     Qui donc est ce Lazare ou Eléazar, si ce n'est pas Lazare le ressuscité ?


Le miroir de Marie Madeleine



     André Douzet dans "Nouvelles lumières sur Rennes-le-Château, éd. Aquarius, Genève 1998" nous fait remarquer la similitude qui existe entre la géographie de la Provence et celle du Languedoc Roussillon. On retrouve effectivement des deux côtés les mêmes noms de villes, villages ou lieudits, comme si l'une de ces deux régions était le reflet de l'autre. Sur la carte du sud de la France, nous pouvons observer, d'abord en Provence, puis en Languedoc-Roussillon : Arles / Arles sur Tech ; Tarascon / Tarascon ; Aix / Ax les thermes ; Roussillon / Roussillon, la région, mais aussi l'antique Ruscino qui a donné son nom à Castel-Roussillon ; les Saintes Maries de la Mer / Sainte Marie la mer, pour ne citer que les principaux.

     A l'ouest, la légende de Marie Madeleine est peut-être moins forte, à première vue, qu'à l'est, mais elle est bien présente. Bon nombre de lieudits portent encore son nom.

     Les hagiographes se sont-ils trompés en faisant débarquer Madeleine en Provence ? Oui et non. Nous avons vu dans le chapitre "trois femmes" que Marie de Béthanie et Marie de Magdala étaient deux personnes différentes. Elles ont été fusionnées officiellement au VIe siècle par Grégoire le Grand avec la pécheresse de saint Luc pour ne faire plus qu'une seule personne sous le vocable de Marie Madeleine.

     Tout porte à croire que c'est Marie de Béthanie qui a débarqué en Provence avec Sara qui, selon certains auteurs, aurait été sa fille, et que Marie de Magdala, elle, a accosté dans le Roussillon avec l'autre Lazare ou Eléazar, son fils. Les seigneurs des Baux ont gardé dans leur mémoire le souvenir de leur lointain ancêtre dont les descendants se sont alliés aux Balthes, de l'autre côté de l'Arc d'Héraclès, c'est à dire de l'autre côté du golfe du Lyon. Ce souvenir est passé des Corbières, à l'ouest, aux Alpilles, à l'est, se mêlant aux croyances locales, à l'histoire, la petite et la grande, pour former les légendes que nous connaissons. Les hagiographes depuis Raban Maur ont restitué ces légendes, les ont enjolivées, brodées de surnaturel et de détails mystiques, persuadés qu'elles étaient la Véritable Histoire des Saints. Ils ont situé l'action en Provence, ignorants ou conscients que cette région n'est qu'un reflet d'une image bien réelle, celle d'un lieu sacré puis maudit, frappé d'hérésie, ravagé par les flammes de l'inquisition. Ce lieu se nomme... le Razès.


©Victor Mortis, 2003-2006


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