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Girart de Roussillon et les Roussillon du Dauphiné...
légende ou réalité !

 
Par Eric Charpentier
Deuxième partie

III. Où il est maintenant question des Roussillon et de la ville du même nom …

    « La famille de Roussillon est l’une de celles dont le nom apparaît au Moyen Age à toutes les pages de l’histoire du Dauphiné, du Vivarais, du Lyonnais, et du Forez. A l’exception de nos grands feudataires : les comtes du Forez et les dauphins du Viennois, aucune autre ne fut plus puissante dans nos contrées ; bien plus, on la vit même souvent traiter de pair avec ces derniers, dont ils contestèrent longtemps les droits de suzeraineté.»

   Ces quelques lignes d’introduction d’Antoine VACHEZ (13) expriment à elles seules l’importance de la famille de Roussillon dans notre région. Cet érudit de la fin du XIXè siècle poursuit en ajoutant qu’elle possédait « dans le Dauphiné les terres et seigneuries de Roussillon, Anjou, Montbreton, Tullins, Rives, Jarcieux, Surieux, Age, le Bouchage, Morestel, etc. ; dans le Vivarais, Annonay, Peyraud, Serrières, Ay et Quintenas ; dans le Lyonnais, Riverie, Age, Dargoire et Châteauneuf, et enfin, dans le Forez, Veauche, Nervieu, Miribel et Foris. »

   S’il s’avère exacte qu’à partir du XIIIè siècle les Roussillon possédèrent toutes ces propriétés par l’intermédiaire de ses diverses branches familiales, il nous faut tout de même nuancer ces propos car il n’en fut pas ainsi pour les époques antérieures. En effet, les domaines du Lyonnais n’ont été introduits dans les dépendances des Roussillon qu’au tout début du XIIIè siècle alors que ceux du Vivarais ont été portés en héritage à la famille de Roussillon en 1271 (14). Mais il n’en demeure pas moins que la famille de Roussillon était l’une des plus importantes du Dauphiné et  qu’elle rivalisait d’influence avec les Dauphins eux-mêmes. C’est d’ailleurs dans la région d’Albon (26), patrie des dauphins, qu’il semble falloir trouver les origines des Roussillon(15).

 

Armes des Roussillon
De gueules, à l’aigle éployée d’argent

   Malgré tout, ces origines demeurent assez obscures et à ce sujet il existe un certain nombre de théories que nous développerons succinctement à titre informatif.

   Tout d’abord, si l’on suit les premiers écrits d’Antoine Vachez (16), il semblerait qu’il faille trouver en la famille Roussillon du Dauphiné une ascendance royale mérovingienne. Cet auteur se base sur une tradition légendaire  - dont pour l’heure, nous n’avons pas trouvé de fondement historique -  pour assurer que nos Roussillon descendaient de Sigebert, roi d’Austrasie et troisième fils de Clotaire 1er. C’est aussi cette tradition légendaire qui prête à cette famille seigneuriale, Girart de Roussillon (…819-877) pour ancêtre.

   Une autre hypothèse assez savoureuse et dont nous reparlerons ci-dessous propose une origine à cette famille datant de l’époque gallo-romaine avec dans un premier temps un patronyme Urseolus qui se serait muté ensuite en Russeolus pour finir enfin en Roussillon(17).

   Enfin, une dernière piste récemment développée, associe en quelque sorte les deux précédentes. Patrick Berlier (18), tout en repartant du patronyme Urseolus, avance que la famille Roussillon du Dauphiné pourrait être issue de celle de la région pyrénéenne que nous aborderons aussi dans la suite de cet exposé. Cet auteur voit en la forme primitive du patronyme Urseolus une allusion directe à l’Ours, animal totem des grandes familles mérovingiennes. Mais P. Berlier va plus loin encore en plaçant notre famille Roussillon comme l’ancêtre des comtes de Forez de la première race, et grande suzeraine de la région du Pilat (Rois de l’Axe du Monde).

   Revenons maintenant à des données plus concrètes quant à l’origine des Roussillon dauphinois. Cette famille apparaît donc au cours du XIe siècle - quelques années seulement après l’implantation des premiers comtes d’Albon, futurs dauphins du Viennois - et de surcroît dans les environs immédiats de la ville de Roussillon en Isère.

 
     Antoine Vachez définit ainsi les premiers membres connus de cette illustre famille :
Le premier à être recensé serait selon nos historiens un Gérard ou Girard de Roussillon, gouverneur de Vienne en 1045 et qui décède en 1050 (19). Il nous est connu pour avoir été « vaincu par l’empereur Henri III, à qui il fut contraint de se rendre à discrétion en l’année 1045. » Nous reviendrons par la suite sur ce personnage qui demeure somme toute assez énigmatique.
     Ensuite, nous connaissons Artaud 1er de Roussillon qui semble présent dans un acte de 1079 puis d’autres de 1095 à 1099.
    Viennent encore Guillaume (1057) et Gérard de Roussillon, père et fils. Ce Gérard de Roussillon aurait conduit les Croisés dauphinois en Terre Sainte en l’an 1096, où il commandait le 11è bataillon de l’armée chrétienne, dans le corps d’armée de Raymond, comte de St-Gilles. Là encore, nous apporterons quelques compléments sur ce Gérard de Roussillon qui, à notre avis, n’appartient pas aux Roussillon du Dauphiné.

Sceau de Guigues de Roussillon
(Branche d’Anjou)

 
    Enfin, A. Vachez cite encore Artaud II comme successeur d’Artaud 1er (ci-dessus) et père d’Artaud III ; mais ces liens de filiations ne sont suggérés que par les similitudes des prénoms et nous ne pourrons nous y fier de manière certaine ; d’autant que nous n’avons trouvé que peu d’actes du XIIe siècle susceptible de nous renseigner sur cet Artaud II (20). De même, l’écart séparant Artaud 1er (1079 et peut-être même 1066) d’Artaud III (1202) nous semble trop important pour imaginer Artaud II fils du premier et père du second et nous suspectons A. Vachez d’aller un peu vite en besogne sur ce point !

   Pour ce qui est du XIè siècle, nous ajouterons à notre tour Ponce de Roussillon, mentionné vers l’an 1066 dans une charte de l’abbaye de Saint-Sauveur-en-Rue (21) ; charte dans laquelle il est également fait mention d’Artaud, frère de Ponce. Il pourrait s’agir là d’Artaud 1er dont nous avons parlé ci-dessus.

   Les dernières études « récentes » (22) traitant de ce sujet n’apportent pas d’autres membres connus à cette famille de Roussillon, du moins jusqu’à Artaud III (1202-1228). A partir de celui-ci nous pourrons suivre la généalogie des Roussillon sans interruption. Nous renverrons alors le lecteur à l’ouvrage de A. VACHEZ pour la suite de cette généalogie qui nous paraît assez fiable.

   Comme nous venons de le voir, les origines des Roussillon restent à définir. Le XIe siècle qui nous renseigne sur les premiers membres connus de cette famille est aussi un siècle où le patronyme commence à peine à se figer. Il n’y a donc rien surprenant à ne pas en trouver trace avant cette époque. La tendance actuelle est à penser que la famille de Roussillon adopta son patronyme du domaine dont elle était suzeraine. En l’occurrence, nous pensons bien entendu à la ville de Roussillon en Isère dont on sait qu’elle possédait notamment un château (23) ainsi qu’un important péage par voie d’eau et de terre qui donna plus tard son nom au bourg de Péage de Roussillon (38).
 
    Néanmoins faut-il encore que la ville de Roussillon porta déjà ce nom à l’époque qui nous intéresse ! Et cela ne se vérifie pas facilement puisque certains auteurs retiennent l’an 923 comme première apparition du toponyme « Rosselione » (24) alors que les recherches en cours ne valident cette première mention que pour le XIè siècle (25). Au delà de cette période, nous ne pouvons qu’être prudent sur la manière dont on dénommait cette localité : l’abbé Granger voit en la ville de Roussillon l’antique Figlinae (26) qui évoquerait un lieu où l’on trouve des potiers, mais il semble que les historiens modernes préfèrent associer à cette station romaine la ville de St Rambert d’Albon (26) située 11 km au sud de Roussillon(27).

   Une autre mention également très ancienne est celle figurant cette fois sur l’Itinéraire d’Antonin (IIIè siècle ap. J.C.) et qui cite le long du Rhône entre Vienne et Valence la localité d’Ursolis (28). Là encore la critique moderne attribue ce toponyme ancien à la ville de St Vallier (26) distante seulement de 24 km de Roussillon. Néanmoins il nous paraît intéressant ici de rappeler que l’une des hypothèses sur l’origine du nom « Roussillon » serait que celui-ci viendrait du mot « Urseolus », transformé progressivement en « Russeolus » ; avec cette éventualité proposée par André Douzet (29), on ne peut que se satisfaire du rapprochement possible entre les mots Ursolis et Urseolus…
Roussillon (Isère)
La vieille porte de l’enceinte médiévale

   Rappelons succinctement ce qu’en dit cet auteur. Il aurait existé à l’époque gallo-romaine une famille portant le nom d’Urseolus et suffisamment importante pour détenir des domaines dans le massif du Pilat, dans la région de Vienne ainsi que dans la vallée du Gier. A partir du IVè siècle, le patronyme devient Russeolus et cette famille semble participer activement aux évènements guerriers de cette époque. André Douzet n’en dit guère plus mais il s’appuie sur les écrits d’un certain Théodore Lavallée (30) qui paraît avoir publié une thèse à ce propos. D’après cet auteur qui reste énigmatique, il ne ferait aucun doute que la famille Roussillon du Dauphiné descendrait de cette branche Russeolus…

   Faute d’avoir pu trouver et vérifier cette source, il nous paraît difficile d’émettre un avis quelconque sur cette théorie, malgré cela, cette piste nous semblait intéressante à présenter ici et peut être quelque lecteur pourra nous renseigner plus abondamment.
   D’un autre coté, il apparaît que l’un des chefs du peuple Allobroge portait au temps de Jules César le nom de Roscille et c’est ce qui a fait dire à Madeleine COSTE (31) que « certains croient que Roussillon a pris son nom »…

   Nous ne pourrons aller plus loin dans cette énumération. Faute de pouvoir apporter de nouveaux éléments, cette petite synthèse des différentes pistes sur les origines des Roussillon aura au moins le mérite de montrer qu’il n’existe toujours pas de vérité absolue sur celles-ci.

   En guise de conclusion à ce chapitre, nous ne pourrons qu’adopter une opinion réservée. Il nous apparaît impossible de trancher catégoriquement sur l’existence de liens éventuels entre le comte Girart historique et la famille de Roussillon du Dauphiné. Comme nous le pensons et contrairement à l’opinion généralement admise,  il n’est pas impossible que Girart ait eu une descendance. Sur celle-ci nous ne connaissons rien. Sur les origines de la famille Roussillon et sur celles de la ville du même nom, il règne le même flou… Alors, rien ne permet d’interdire à ce niveau de notre étude l’hypothèse d’une filiation et de voir en l’illustre comte Girart l’ancêtre de nos seigneurs du Pilat.

IV. De Girard en Gérard, où la similitude des prénoms pourrait être une piste
   Il est un fait soit disant avéré que plusieurs membres de la famille de Roussillon portaient le prénom de Gérard ou Girard et comme il était souvent d’usage au moyen âge de transmettre les prénoms de générations en générations, nous ne trouverions rien d’anormal d’établir sur cette constatation un lien avec le comte Girart historique.
   Revenons donc sur les deux Gérard de Roussillon que mentionnent nos historiens locaux pour la période la plus ancienne qui nous intéresse, à savoir le XIè siècle. Il nous apparaît ici nécessaire d’approfondir nos connaissances sur ces deux individus afin d’établir ce lien éventuel avec le comte Girart.
 

   Hors après réflexion, cette éventualité basée sur la similitude des prénoms nous apparaît peu fondée et cela pour deux raisons.

   D’une part nous partageons le sentiment de Vachez (32) lorsqu’il déclare que le prénom Gérard ou Girard était très en vogue à cette époque et qu’il n’y aurait donc rien d’étonnant à le retrouver dans une famille aussi prestigieuse que celle des Roussillon.

   D’autre part, l’authenticité des deux Gérard précités nous semble plus que douteuse, du moins quant à leur appartenance à la branche des Roussillon du Dauphiné. Les lignes qui vont suivre s’attarderont à expliquer le fondement de notre opinion sur ce point et pour cela nous nommerons arbitrairement Gérard I celui qui nous est connu en 1045 et 1050 et le second, Gérard II qui alla guerroyer en Terre Sainte lors de la première croisade.

Gérard I de Roussillon (1045-1050)

   A notre connaissance, Antoine Vachez est le premier historien à citer un Gérard de Roussillon, membre de la famille de Roussillon du Dauphiné en l’an 1045 et 1050 (33). Après lui, il semble que les auteurs et historiens se soient contentés de l’érudition de leur prédécesseur pour affirmer que ce Gérard existait bien à cette époque(34).

   Deux sources, en effet, datant respectivement des années 1045 et environ 1050 nous parlent de Gérard I comme comte et gouverneur de Vienne. A. Vachez ne semble pas utiliser directement ces deux sources mais il cite en référence des auteurs et historiens qui ont pignon sur rue en matière d’histoire régionale ! Alfred de Terrebasse (35), Chorier (36) et Charvet (37). Hors à aucun moment ces auteurs ne mentionnent Girard I comme appartenant à la famille de Roussillon qui nous intéresse.

   Chorier, qui est l’auteur le plus ancien se contente de retranscrire l’épitaphe d’un dénommé Gérard, datant d’après lui de 1050 et qui figurait anciennement sous le porche de l’église St-Pierre de Vienne. Hors cette épitaphe ne mentionne rien d’autre qu’un prénom … Même la date n’y figure pas ! D’ailleurs Chorier s’est permis quelques libertés qui lui sont coutumières en affirmant qu’elle datait de l’an 1050 d’après l’existence d’un M et un D sur cette pierre. Il faut dire qu’à l’époque de Chorier la pierre qui contient l’épitaphe de Gérard I était brisée sur l’un de ses cotés et que cette particularité lui permettait de penser que le reste de la date figurait sur la partie manquante.

   Chorier ajoute ensuite « c’est l’épitaphe de Girard, comte, c’est-à-dire gouverneur de Vienne, environ l’an 1045. C’est le jugement qu’en fait André du Chesne, aux doctes recherches duquel les curieux ont tant d’obligations. D’autres ont cru que c’est Girard de Rossillon (38) qui est enseveli dans ce tombeau. »

   Chorier s’appuie ainsi sur les écrits d’André du Chesne (39) pour soutenir que Gérard I était comte de Vienne. Il nous reste donc a examiner ce qu’écrivait cet auteur : « Hermann fait aussi mention d’un Gerold, prince Bourguignon, lequel il dit s’estre soubmis, l’an MXLV, à Henri III, empereur, avec Renaud, comte de Bourgogne. Et croy que c’est encore le mesme Gerard de Vienne, ou de Genève, lequel, suivant les Mémoires de Thomassin, mourut le premier jour de juillet, l’an …… et fut enterré à Vienne, soubs le grand portail de l’abbaye de l’Eglise de Saint-Pierre ».

   Voilà qui devient intéressant car A. du Chesne cite à sont tour deux auteurs plus anciens qui sont susceptibles d’avoir vu l’épitaphe à Vienne dans son intégralité avant qu’elle ne soit brisée. Hors aucun des deux ne mentionne la date de 1050 pour l’épitaphe et nous voyons que du Chesne laisse un « blanc » pour celle-ci. C’est donc bien Chorier qui a inventé la date de l’an 1050 …

 

 

Epitaphe de Girard relevée par Chorier, on notera à la fin les lettres ML qui ont fait dire à Chorier qu’il s’agissait de la date de 1050.
En réalité le L ne figure pas sur l’épitaphe et la présence d’un D et M en dernière ligne existerait également sur d’autres épitaphes (A. de Terrebasse)

 

   D’autre part, il est un autre fait à propos duquel Chorier pourrait être encore l’inventeur : il s’agit de présenter Gérard I comme comte et gouverneur de Vienne. Hors l’épitaphe qui nous est conservée ne le précise pas … Elle stipule simplement : « …TESAVRI MAGNA COLUMNA. NOMINE GIRARDVS, … ». Ce qui signifierait qu’il s’agit d’un « Trésorier »(40)

   Sur ce sujet, les historiens ne sont en effet pas toujours d’accord. Comme nous venons de le dire, Chorier place Gérard I comte et gouverneur de Vienne car il l’assimile à ce comte Gérard, prince bourguignon cité par A. du Chesne et qui aurait été « vaincu par l’empereur Henri III à qui il fut contraint de se rendre à discrétion en l’an 1045 » (41). Collombet suit l’opinion de Chorier en ajoutant qu’un simple trésorier n’aurait pas eu sa place dans l’enceinte de l’Eglise Saint-Pierre de Vienne et que par conséquent il ne pouvait s’agir que d’un laïc haut placé tel un comte.

   Pour sa part, A. de Terrebasse (42) ne suit pas du tout cette version car il mentionne une épitaphe similaire existant à Lyon et se rapportant à un Chanoine de l’Eglise de Lyon. Pour lui, le contenu de l’épitaphe de Vienne ne permet à aucun moment d’identifier Gérard I à un comte ou gouverneur de Vienne.

   Ajoutons que Terrebasse ne mentionne également à aucun moment que ce Gérard I aurait appartenu à la branche des Roussillon du Dauphiné … Ce qui est d’ailleurs des plus surprenant car étant lui même descendant de l’une de ces familles nobles qui jadis étaient seigneurs d’Anjou, il ne pouvait avoir manqué de s’intéresser à la célèbre famille de Roussillon !

   Néanmoins, et nous l’avons vu avec A. du Chesne, il existe encore une autre source susceptible de nous renseigner sur Gérard I, il s’agit de celle datant de l’an 1045. Hors une fois de plus celle-ci ne nous apprend rien de mieux, si ce n’est l’existence d’un dénommé Gerolt  qui fut vaincu par l’empereur Henri III : « Soleure, 1045 : Reginolt (Renaud) et Gerolt (Girard de Vienne) Burgundiones regi (Henri III) apud Solodorum ad deditionem venerunt » (43). Dans cet extrait, la mention entre parenthèses de Girard de Vienne est de la main d’U. Chevalier qui devait alors s’appuyer sur l’opinion généralement admise pour considérer ce Gerolt comme comte de Vienne !

   Enfin, pour en terminer avec Gérard I, rappelons que Vachez cite en dernier lieu Charvet (44) et qu’il s’agit là, encore une fois, d’une erreur monumentale puisque l’épitaphe que mentionne Charvet dans son ouvrage n’est autre que celle de Girard de Roussillon décédé le 25 mai 1263 et qui n’a donc rien à voir avec celui  qui nous intéresse ici !

   Nous n’avons donc à notre connaissance aucune preuve que Gérard I fut comte et gouverneur de la ville de Vienne, ni qu’il décéda en l’an 1050 même si A. de Terrebasse s’accorde à voir dans cette épitaphe une inscription qui pourrait dater du XIè siècle. Nous n’avons aucune preuve non plus que le Gerolt cité en 1045 ait un lien avec les comtes de Vienne, il ne s’agissait au départ que d’une hypothèse de Hermann qui s’appuyait sur les écrits de Thomassin  et qui fut remaniée ensuite par Chorier.

   Comment dans ces conditions, A. Vachez a-t-il pu associer les Roussillon à ce comte Gérard en le faisant de surcroît le premier membre connu de cette illustre famille, alors que l’authenticité même de ce comte paraît suspecte ? Ces quelques lignes permettront peut-être à un lecteur plus averti que nous de nous éclairer …
   Pour l’heure et jusqu’à preuve du contraire, notre opinion sera de considérer le comte Gérard I comme n’ayant rien à voir avec la famille Roussillon du Dauphiné.

Gérard II de Roussillon (1096)

   De la même manière, nous allons maintenant nous attarder à démontrer que le Gérard II mentionné par Antoine Vachez n’a pas plus de raison de figurer dans la généalogie des Roussillon dauphinois que le Gérard I.

   Rappelons ce qu’en disait A. Vachez (45) : « les chroniqueurs et notamment Le Laboureur citent le nom de Guillaume, …, père de Gérard de Roussillon, qui conduisit, en 1096, les croisés dauphinois en Terre-Sainte, où il commandait le 11è bataillon de l’armée chrétienne, dans le corps d’armée de Raymond, comte de Saint-Gilles ».
Vachez cite cette fois en référence Le Laboureur (46) et Guy Allard(47).

   Nous ajouterons qu’à notre connaissance, aucune de nos chartes régionales ne nous apprend l’existence de ce Gérard II à cette époque et que seule la première croisade nous en parle.

   Donc, pour notre part, nous suivrons de préférence l’ouvrage de P. Roger (48), qui présente une étude très complète sur ces fameuses croisades.

   Hors, dans son livre, nous ne trouvons mentionné pour la première croisade que deux membres de la famille Roussillon : « Gérard, comte de Roussillon. Roussillon (Dom Vaissette. Musée de Versailles) – Gausfred de Roussillon, fils du comte Gérard. Roussillon (Dom Vaissette) ».

   A en croire P. Roger, Gérard de Roussillon serait membre de la famille Roussillon du Roussillon, en région pyrénéenne et non de celle du Dauphiné. Il lui accorde en outre un fils, du nom de Gausfred, qui comme nous l’avons vu, n’apparaît pas dans la généalogie établie des Roussillon dauphinois.

   Cette famille de Roussillon de la région pyrénéenne  a également été abordée par R. Louis (49) dans son ouvrage sur Girart de Roussillon. Cet érudit nous apprend à son tour qu’il existait des comtes et ducs de Roussillon (50) dans la deuxième moitié du Xè siècle. Il cite le nom de Guifred de Roussillon pour l’an 981, puis Gauzfred et Guilabert. Il ajoute enfin : « Guilabert II, qui gouverna le comté de 1060 environ à 1102, donna le nom de Girart à son fils aîné. Ce Girart Ier, avec nombre de ses vassaux, prit part à la première croisade sous le commandement de Raymond de Saint-Gilles, se distingua par ses prouesses au siège de Nicée (1097), à la bataille devant Antioche (1098), et fut l’un des premiers à entrer dans Jérusalem (1099). Revenu en Roussillon en 1100, il succéda en 1102 à son père Guilabert. Il se disposait en 1107 à aller combattre les Sarrasins d’Espagne … En réalité, il fit peu après une nouvelle expédition en Terre-Sainte. Le 27 septembre 1109, Agnès, sa femme, comtesse de Roussillon, unit à l’abbaye de La Grasse celle de Sorède, avec promesse de faire ratifier cette union par le comte Girart, son époux, au cas où il reviendrait du Saint-Sépulcre. Il en revint vers la fin de 1112, mais mourut assassiné en 1113, laissant plusieurs enfants. Son fils, Gauzfred III, eut pour successeur Girart II, dernier comte de Roussillon, qui, à sa mort, en 1172, laissa le comté au roi d’Aragon. »

   A cette lecture, il ne fait plus aucun doute pour nous qu’à un moment donné, nos historiens locaux ont confondu le comte Gérard de Roussillon de la région pyrénéenne avec un éventuel nouveau membre des Roussillon dauphinois.
   Pour leur défense, nous pensons qu’ils ignoraient alors l’existence de cette famille du Roussillon, puisque Vachez ne la cite pas lorsqu’il écrit : « Le nom de Roussillon se retrouve, d’ailleurs, dans plusieurs autres provinces : dans le Bugey et la Provence, comme dans le Dauphiné … »

   Afin de clore ce chapitre déjà suffisamment long, il nous apparaît désormais illusoire et infondé de pouvoir rapprocher le comte Girart historique des seigneurs de Roussillon en Dauphiné par le biais de la transmission du prénom Gérard ou Girard. Cette éventualité aurait pu être envisagée dans la mesure où l’existence de Gérard I et Gérard II étaient soutenable, mais comme nous venons de démontrer que ni l’un ni l’autre n’avaient lieu à prendre place au sein de cette famille, nous ne pourrons aller plus loin dans cette démarche.

  
    Nous ajouterons en dernier lieu que le prénom Girard, apparaît néanmoins chez nos seigneurs de Roussillon, mais seulement à partir du XIIIè siècle, époque à laquelle – malheureusement pour notre hypothèse de départ – on le retrouve tout aussi bien dans n’importe quelle famille chevaleresque. (à suivre : voir plus bas)
 

Notes :
(13)  Antoine VACHEZ, « Les Roussillon-Annonay - Recherches Historiques et Généalogiques », 1896. Réédition de l’association Visage de Notre Pilat, p. 3.
(14)  C’est Alix de Glane, épouse de Artaud III de Roussillon (1202-1228) qui apporta en dot les terres de Riverie, Dargoire, Châteauneuf, … en Lyonnais.
De même, la Seigneurie d’Annonay fut léguée à Guillaume de Roussillon par Aymar seigneur d’Annonay, (testament du 6 juin 1271).
(15)  A. VACHEZ (Op. Cit. p. 4).
Nous ajouterons que c’est aussi dans les premières années du XIè siècle qu’il faut trouver les origines des comtes d’Albon.
(16)  A. VACHEZ, « La fondation de la Chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez », in « Revue du Lyonnais », Tome 30, Lyon, 1865.
Et aussi Emmanuel NICOD, « Guillaume et Artaud de Roussillon, seigneurs d’Annonay », in « Revue du Vivarais », Tome 9, Privas, 1901.
Lors de l’édition de son ouvrage sur la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez en 1904, Antoine Vachez mentionne à nouveau cette tradition d’une origine mérovingienne mais sans y accorder beaucoup de crédit cette fois.
(17)  André DOUZET, « Eléments du Passé de Sainte-Croix-en-Jarez, chartreuse, pour servir à son histoire », Carcassonne, 1994, p. 17.
Et le site internet  http://www.societe-perillos.com/roussillon.html , du même auteur.
(18)  Patrick BERLIER, « La société Angélique », Editions ARQUA, 2004, pp. 203 à 212.
(19)  A. VACHEZ (Op. cit. p. 15).
(20)  Une charte du cartulaire de Saint-Maurice de Vienne (F° 84 v°, n° 220, édition par U. Chevalier, Paris, 1912, p. 12-13. ) mentionne en effet « Artaldum et Poncium de Rossilione, fratres » et cela pour l’année 1192. Néanmoins nous ne pourrons affirmer qu’il s’agit là d’Artaud II car à cette époque cette charte pouvait tout aussi bien faire état d’Artaud III.
(21)  Comte de CHARPIN-FEUGEROLLE, « Cartulaire de l’abbaye de Saint-Sauveur-en-Rue », extraits édités par l’association Visage de Notre Pilat, juin 1994, p. 270.
(22)  Abbé Granger dans « Roussillon et son canton », 1949 - Réédition dans Monographies des villes et villages de France, Paris, Res Universis, 1993.
Cet ouvrage est, en fait, un collectif simplement préfacé par l’abbé Granger. Lorsque nous mentionnerons l’abbé Granger par la suite il faudra comprendre l’ensemble des personnes ayant participé à la rédaction de ce livre.
Et
Louis DUFIER, Pages d’histoire en Dauphiné, « Canton de Roussillon », Editions Bellier, Lyon, 1999.
(23)  Voici ce qu’en écrit l’abbé Granger (Op. cit.p.15) : « Le Manoir des Roussillon s’élevait, au début du Xè siècle probablement, au Nord de l’église actuelle, sur une butte qui semble amassée par la main des hommes. Il était formé de bâtiments considérables. »
(24) Louis DUFIER, (Op. cit. p. 14.).
Pour sa part, l’ouvrage de l’abbé Granger (Op. cit. p. 14) mentionne les dates de 915 et 975 sans donner plus de détail.
(25)  Cet avis que nous partageons est celui de M. Georges MAZOUYÈS, président de l’association « Roussillon Evocations », in « Patrimoine en Isère - Pays de Roussillon », 2003.
(26)  Figlinis sur la Table de Peutinger.
(27)  André PELLETIER, « Vienne Gallo-Romaine au Bas-Empire », numéro spécial du bulletin de la Société des Amis de Vienne, 1974, p.134
Et
Franck DORY, « La voie romaine d’Agrippa de Vienne à St Vallier », dans l’Indépendant du Viennois, n°10 – 26, septembre 1992 – avril 1993.
On pourra consulter également le site internet : http://crehangec.free.fr/rhon.htm#26 où l’on peut voir notamment une partie de la Table de Peutinger avec la station de Figlinis.
(28)  Guy ALLARD, « Dictionnaire du Dauphiné », Tome 2, Grenoble, 1864, « Roussillon ». Cet auteur n’hésite pas quant à lui à identifier la localité d’Ursolis à celle de Roussillon.
(29)  A. DOUZET, (Op. cit. p. 17)
(30)  Théodore LAVALLEE.
D’après les renseignements aimablement fournis par M. André Douzet, Théodore Lavallée serait l’auteur d’une thèse dont nous ignorons le thème, rédigée il y a déjà fort longtemps et qui lui fut confiée par un certain M. Lucien Rouge de la région viennoise il y a une vingtaine d’années.
(31)  Madeleine COSTE, « Roussillon en Dauphiné », opuscule extrait du bulletin « Evocations », nouvelle série, 7e année, n°4, p.4. On trouve également ce rapprochement avec Roscille, chef Allobroge, dans un manuscrit anonyme de la bibliothèque municipale de Vienne (Isère), manuscrit traitant à la fois du château de Roussillon à Vienne, de la famille Roussillon et de la ville de Roussillon en Isère.
(32)  A. VACHEZ (Op. cit. p. 4).
(33) Op. cit. P. 4 et 14.
(34)  L’abbé GRANGER (Op. cit. p. 15) et Louis DUFIER (Op. cit. p. 14).
Pour sa part, G. MAZOUYES ne mentionne pas ce Gérard I dans les premiers membres connus de la famille Roussillon.
(35)  A. de TERREBASSE, « Inscriptions de Vienne », T1, p. 186.
Rectifions là une demi erreur de Vachez qui cite cette source, car s’il s’agit bien du tome 1 auquel a participé A. de Terrebasse sur les inscriptions de Vienne, ce volume s’inscrit néanmoins dans une composition dirigée par Allmer et qui comportait quatre volumes préalables. Pour le chercheur désirant consulter cette source il faudra donc se reporter au tome 5 des Inscriptions de Vienne et non au tome 1.
(36)  Nicolas CHORIER, « Recherches sur les Antiquités de la ville de Vienne », réédition de 1828, p. 266.
(37)  C. CHARVET, « Histoire de la Sainte Eglise de Vienne », 1761, p. 779.
(38) Chorier parle ici du Girart historique (819-877).
(39)  André du CHESNE, « Histoire des Roys, Ducs et Comtes de Bourgogne », Paris, 1619, p. 242.
(40)  C’est également la traduction qu’en donne U. CHEVALIER, « Regeste Dauphinois », Tome I, p. 319, n°1887.
(41)  F.-Z. COLLOMBET, « Histoire de la Sainte Eglise de Vienne », Lyon, 1847, Tome I, p. 408.
(42)  Alfred de TERREBASSE (Op. cit.).
(43)  Ulysse CHEVALIER,  « Regeste Dauphinois », Tome I, p. 310, n°1829.
(44)  C. CHARVET (Op. cit.).
(45)  Antoine VACHEZ (Op. cit. p. 15-16).
(46)  Le Laboureur, « Mazures de l’Isle-Barbe », p. 528.
(47)  Guy ALLARD, « Dictionnaire du Dauphiné », Chapitre  « Roussillon ».
(48)  P. ROGER, « La noblesse de France aux croisades », Paris, 1845, p. 188.
(49) René LOUIS, Tome 3 « Girart, comte de Vienne, dans les chansons de Geste », 2è partie, Auxerre, 1947, p. 276 et suivantes.
et aussi la page web : http://www.cg66.fr/culture/_Expositions/Ancetres/ANC-girard.htm
(50)  Du nom de l’antique cité Ruscino, devenue par la suite Castell-Rossello.

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