|
| |
Girart de Roussillon et les Roussillon du Dauphiné...
légende ou réalité !
|
Par Eric Charpentier |
|
De part et d’autre du Mont Pilat, le nom de Roussillon résonne avec tant d’éclat qu’il est venu à l’esprit de nos vieux historiens locaux que l’illustre Girart de Roussillon y était pour quelque chose.
Girart de Roussillon, c’est celui de la chanson de geste ! Celui-là même – si l’on suit la tradition – qui livra bataille aux portes de la ville de Vienne en l’an 870 ; celui-là même qui fonda l’abbaye de Vézelay en Bourgogne pour y placer les reliques de Sainte Marie-Madeleine, celui-là même enfin qui aurait été l’ancêtre de cette puissante famille du même nom et qui pendant près de trois cent ans exerça son autorité sur nos contrées.
Aujourd’hui encore cette tradition et autres légendes restent tenaces et il est vrai qu’avec un rien de chauvinisme, nous aimerions y croire.
Ce serait pourtant faire abstraction de la magistrale étude de monsieur René Louis (1) qui en 1946 rétablissait une fois pour toute l’historicité du comte Girart et anéantissait par là même toutes ces merveilleuses théories. Malheureusement, cette étude demeure trop souvent dans l’obscurité la plus totale, à tel point que de nombreux auteurs contemporains continuent à commettre les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs du XIXè siècle.
Sans prétention et afin de remettre à la lumière du jour le personnage historique du comte Girart, nous aborderons dans un premier chapitre les grandes lignes de sa vie telles que René Louis nous les a présentées. Ensuite, nous serons amené à nous interroger sur les différentes raisons qui laissent penser que Girart de Roussillon pouvait être l’ancêtre des Roussillon du Pilat.
D’emblée, plusieurs pistes peuvent être retenues : tout d’abord, il y a celle de la progéniture de Girart car à l’heure actuelle, la critique historique n’admet aucune descendance mâle concernant notre personnage ce qui n’est pas sans poser problème si on veut lui trouver en notre famille de Roussillon une descendance éventuelle. De même, il demeure encore beaucoup d’incertitudes sur la retraite du comte Girart après la prise de Vienne : est-il resté dans notre région où certainement il devait avoir des possessions ? Cet examen nous permettra ensuite d’étudier de plus près les origines de la famille de Roussillon dont les premières traces apparaissent précisément au XIè et XIIè siècle non loin de la ville du Dauphiné qui porte le même nom.
Une autre piste consistera à examiner si la similitude des prénoms Girard et Gérard au sein de la famille de Roussillon permet d’envisager une filiation éventuelle. C’est du moins une probabilité que certains auteurs régionaux évoquaient en leur temps.
D’autre part, et c’est une caractéristique de la famille Roussillon du Dauphiné, celle-ci semblait vouer un culte prononcé à Sainte Marie-Madeleine, la pécheresse des Saints Evangiles dont Girart de Roussillon dota l’abbaye de Vézelay de ses reliques.
Enfin, et ce sera sans doute l’élément primordial et déclencheur de cette tradition qui voit en Girart l’ancêtre des Roussillon : il s’agit naturellement du patronyme ! Comment en effet ne pas envisager cette filiation lorsque l’on porte le même nom ? Là aussi les auteurs anciens ont évoqué cette possibilité en se fondant sur ce postulat …
Nous commençons à l’entrevoir : il existe en effet beaucoup de similitudes entre nos protagonistes pour pouvoir imaginer ce lien de parenté…
|
I. Où il est question du comte Girart dans l’histoire…
|
Sans entrer dans les détails développés par René Louis, nous sommes en mesure d’établir la généalogie du comte Girart de la manière suivante : Girart aurait eu pour parents le comte Leuthard et dame Grimeut (Grimild) qu’il citera lui-même dans son testament. Leuthard était fils de Girart 1er qui servait déjà sous Pépin le Bref en l’an 747. Concernant le comte Girart qui nous intéresse, celui-ci n’aurait pas eu de progéniture si ce n’est un fils nommé Thierry, mort en bas âge et une fille dont on ne connaît que le prénom Ava (Eve). Nous reviendrons sur ces deux personnages par la suite.
R. Louis situe la région d’origine de cette branche girardine proche de la ville de Worms en Rhénanie et non dans le Languedoc comme on l’entend parfois.
Girart du naître vers les années 800 puisqu’il est déjà marié en 819. Il atteindra un bel âge pour l’époque puisque sa mort ne surviendra qu’en 877.
La jeunesse de Girart nous est totalement inconnue. Leuthard, son père avait été envoyé par Charlemagne en Aquitaine vers 781 où il sembla demeurer dans l’entourage proche de Louis le Pieux. En l’an 801, il reçut le comté de Fezensac (2) toujours en Aquitaine. En 803, il participa à la prise de Barcelone et en 809 au siège de Tortose. C’est là, la dernière date fiable qui nous mentionne le père de Girart.
Le comte Leuthard aurait épousé une Grimeut et ensemble ils auraient eu au moins deux fils : Girart et Alart ; et une fille nommé Engeltru. Tous trois passèrent vraisemblablement leur petite enfance dans le comté de Fezensac en Aquitaine.
C’est sans doute peu avant l’an 819 que Girart reçut pour épouse Berthe, fille du comte de Tour, Hugues le Poltron. Son mariage lui valut sans doute l’attribution immédiate des comtés de Lassois et Avallon en Bourgogne. Dès lors le comte Girart et sa femme s’attacheront à étendre et protéger leurs possessions bourguignonnes. |
| |
| |
|
|
|
Mariage de Girart et Berthe. Miniature du Roman de Girart de Roussillon.
Vienne (Autriche) – vers 1450 |
|
| |
L’amitié et le dévouement de Girart envers l’empereur Louis le Pieux lui vaudra ensuite l’attribution d’un nouveau comté ; et pas des moindres puisqu’il s’agit de celui de Paris qu’avait jadis tenu son grand père Girart 1er (3).
A la mort de l’empereur survenue en 840, Girart choisit de rallier le parti de Lothaire, fils aîné de feu Louis contre celui de Charles le Chauve. Ce dernier revendiquait la moitié occidentale de l’empire que lui avait légué le défunt Louis son père et finit par l’obtenir par la force en l’an 841. Devenu maître de Paris, Charles le Chauve destitua aussitôt Girart de ses fonctions de comte de Paris pour les attribuer à son frère Alart qui lui était resté fidèle. Néanmoins, il n’apparaît pas que les deux frères furent animés d’une haine farouche l’un envers l’autre, au contraire il semble que chacun ait su protéger les intérêts de l’autre, s’agissant notamment des possessions qu’ils pouvaient avoir en territoire adverse. |
| |
| |
|
|
Charles le Chauve entouré de ses officiers. (peut-être y trouverons nous Alart …)
Détail d’une enluminure de la Bible de Charles le Chauve (843-851) |
| |
|
| |
Le partage officiel de l’Empire eu lieu en août 843 lors du traité de Verdun. Lothaire recevait outre la Francia orientale et l’Italie, les comtés situés sur la rive gauche de la Saône et du Rhône, et sur la rive droite du Rhône, le Vivarais et l’Uzège. Toute la partie occidentale dont l’Aquitaine, qui avait vu grandir Girart, revint à Charles le Chauve.
A partir de 844, Lothaire nomma Girart à la tête des comtés de Lyon et de Vienne dont l’ensemble prit le titre de duché de Lyon. C’est également pendant cette période 844-850 que l’on apprend le décès d’un fils de Girart : le petit Thierry, âgé d’à peine un an et qui fut inhumé à Pothières en Bourgogne.
En 855, le roi Lothaire meurt. Il avait au préalable réglé sa succession en partageant son royaume entre ses trois fils. Le petit Charles reçut la Provence dont le duché de Lyon formait la limite Nord.
Charles était jeune, débile et épileptique. Feu le roi son père Lothaire Ier avait confié son éducation à Girart et c’est tout naturellement que celui-ci devint le véritable régent de tout le Royaume de Provence.
Les œuvres du comte Girart dans notre région furent grandes, à commencer par la restitution de nombreux domaines aux Eglises de Lyon et de Vienne, dont celui de Limony aux pieds du Pilat (4).
Sa qualité de duc et régent du Royaume lui permettait d’agir en véritable souverain.
En août 856, il participa au traité d’Orbe et su sauvegarder les intérêts du jeune Charles que ses frères destinaient à la tonsure. Mais les craintes de Girart portaient plus sur les ambitions de son vieil adversaire, Charles le Chauve, que sur celles des frères du roi de Provence, Lothaire II et Louis II.
Il s’inquiétait notamment pour ses domaines situés en Bourgogne et territoire adverse. Ceux-ci risquaient à terme d’être annexés à la couronne de Charles le Chauve.
C’est dans ce contexte que R. LOUIS place la fondation des abbayes de Pothières et de Vézelay, vers 858-859, et qu’il n’hésite pas à qualifier « d’œuvre pie d’une singulière habileté ». Par ces fondations, Girart donnait à ces abbayes tous ses domaines bourguignons mais en gardait néanmoins l’usufruit. Il plaçait en outre ses fondations sous la tutelle symbolique du Saint Siège à Rome. Mais le véritable coup de génie consistait à désigner Charles le Chauve comme protecteur de ces abbayes nouvellement fondées.
De fait et d’un même geste, Girart réussissait à s’accorder les faveurs de l’Eglise, à protéger ses domaines des humeurs de Charles le Chauve et enfin à s’assurer malgré tout la jouissance de ceux-ci sa vie durant.
Nous reviendrons plus loin sur la charte de fondation de ces abbayes qui demeure l’un des documents les plus estimables sur la vie de Girart. Notons simplement pour mémoire que c’est par cet acte de fondation que nous connaissons l’existence d’Ava, fille de Girart et de Berthe, second et dernier enfant connu de ce couple.
En 860, Girart su encore s’illustrer en chassant les Normands qui étaient remontés par la vallée du Rhône jusqu’à Valence.
Nous mentionnerons ici une lettre de félicitation adressée à Girart par Servat Loup, abbé de Ferrières, lequel salue la victoire militaire du régent. Plus précisément, cette lettre répond aussi à divers questions du comte Girart à propos du nouvel évêque de Vienne Adon, lequel avait été dans sa jeunesse, moine et disciple de Servat Loup. L’élection d’Adon à l’évêché de Vienne semblait ne pas faire pleinement l’unanimité et nous voyons là Girart saisir l’occasion de cette correspondance pour s’occuper personnellement de cette affaire. Il en ressortit qu’Adon réunissait toutes les qualités théologiques pour assurer cette dignité. Nous verrons alors Girart et Adon entretenir des relations de bonne entente durant ces premières années d’épiscopat.
L’année 861 marque en quelque sorte l’apogée du « règne » de Girart sur le Royaume de Provence. En cette année le roi Charles le Chauve songeait tout simplement à s’emparer du Royaume de son neveu ; cette tentative manquée allait faire grandir de plus bel le prestige du régent Girart. |
| |
| |
|
|
Girart et Berthe. Manuscrit
de la bibliothèque municipale d’Auxerre |
| |
|
| |
En janvier 863, le jeune roi de Provence Charles fut inhumé à St Pierre de Lyon ; il n’avait pas résisté à l’une de ses fréquentes crises d’épilepsie.
La réaction de son frère Louis II ne se fit pas attendre et avec le consentement du Pape, celui-ci annexa le Royaume déchu. Girart s’en tint à maintenir sous sa coupe le duché de Lyon et de Vienne.
Cette situation ne dura pas, en mars 863 eu lieu un nouveau partage du Royaume : Louis II conservait la Provence alors que Lothaire II récupérait le Lyonnais, le Viennois, le Sermorens et sur la rive droite du Rhône le Vivarais et l’Uzège. Par ce partage, Girart devenait vassal du roi Lothaire II, souverain lointain et demeurant dans ses régions Rhénanes, il laissera à Girart les pleins pouvoirs pour administrer son duché. Il est d’ailleurs à remarquer que c’est à partir de cette époque que Vienne prendra le pas sur Lyon et deviendra métropole du duché. Girart sera alors qualifié de duc de Viennois et non plus duc de Lyonnais.
De 863 à 870 environ, Girart sera donc le seul maître du Viennois. Paradoxalement, cette période est peu féconde en événements politiques et ne nous renseigne presque pas sur l’administration de notre région.
En contre partie, nous sommes mieux informé du devenir des deux abbayes bourguignonnes précédemment fondées par Girart.
Dès 863, Girart exprimera le souhait de doter ces abbayes de reliques et pour ce faire, il dépêchera à Rome le moine Saron pour demander au Pape l’autorisation d’emmener en Bourgogne les saintes reliques d’Eusèbe et Pontien, martyrs romains. Le Saint Siège donnera son aval à cette translation.
Dans un premier temps les reliques furent exposées à Lyon, puis Girart y adjoignit deux autres reliques : celle de Saint Andeux trouvée à Bourg Saint Andéol et celle de Saint Ostien trouvée dans la région de Viviers.
De Lyon, les quatre reliques gagnèrent les abbayes bourguignonnes de Girart : Vézelay reçut St Pontien et St Andeux alors que Pothières héritait de St Eusèbe et St Ostien.
Ces translations sont relatées par le martyrologe d’Adon, évêque de Vienne et elles témoignent d’un retentissement certain à l’époque dans le milieu ecclésiastique.
Le paysage politique allait une nouvelle fois être bouleversé à la mort subite du roi Lothaire II survenue le 8 août 869. Rapidement Charles le Chauve occupa la Lorraine où il su s’allier la noblesse. Un nouveau partage eut lieu entre lui et son frère Louis le Germanique en 870, à Meerssen. Charles s’octroya tout ce que Lothaire avait possédé en Lyonnais et en Viennois.
Les nobles ainsi que l’autorité ecclésiastique ne tardèrent pas à reconnaître l’autorité de Charles que le traité de Meerssen rendait officielle. On verra notamment l’évêque de Vienne Adon, tout comme Rémi de Lyon embrasser de suite le parti de ce nouveau roi.
Girart, lui, ne l’entendait pas ainsi. L’arrivée au pouvoir de son vieil adversaire ne pouvait signifier pour lui que la fin imminente de son autorité sur le duché de Viennois. Sans doute su t-il encore s’entourer de proches partisans, mais dans l’ensemble il reçut peu de soutien.
Une charte datée du mois de novembre 870 nous append que Charles le Chauve occupait déjà les environs de Vienne. Néanmoins la ville en elle-même était toujours tenue par Girart. Il en avait confié la garde à sa fidèle épouse Berthe alors que lui-même s’occupait à fortifier une autre de ses villes dont nous ignorons le nom.
Charles ordonna le siège de la ville de Vienne, il fit dresser ses tentes sous les murs antiques et organisa le pillage général de toute la région.
Il fallait se rendre à l’évidence, le comte Girart ne pouvait opposer une grande résistance devant l’armée royale, d’autant qu’à l’intérieur de la ville de Vienne le roi comptait de solides appuis. La comtesse Berthe fit prévenir son mari de sa détresse et celui-ci se résigna à une capitulation honorable. Il vint lui-même ouvrir les portes de la ville à Charles le Chauve. Ce dernier y pénétra le 24 décembre 870, sans que finalement, aucune bataille ne fut livrée.
Sur ce qu’il advint de Girart par la suite, nous ne pouvons qu’être prudent. La tradition veut que Girart rendit au roi toutes ses places fortes et que celui-ci lui accorda en contre partie l’autorisation d’embarquer ses biens sur trois bateaux. Girart aurait ainsi navigué sur le Rhône jusqu’en Avignon, mais à cela, il n’existe aucun document d’époque qui puisse le justifier. Il est d’ailleurs constant qu’à partir de la prise de Vienne, plus aucune charte ne fera mention d’événements liés au comte Girart.
Il mourut un 4 mars, vraisemblablement en l’année 877 ; son épouse Berthe l’avait précédé de quelques années et reposait déjà à Pothières, en Bourgogne, auprès de la tombe de leur fils, le petit Thierry. C’est également là que fut inhumé Girart, le 11 mars 877 comme nous l’apprend le nécrologe de l’abbaye de Pothières.
|
II. Où il est question de la descendance et retraite de Girart en Viennois…
|
Il y a plus de trois siècles de cela, Nicolas Chorier (5) répandait l’idée que le comte Girart s’était retiré dans la ville de Roussillon en Isère et que sa postérité avait donné la grande famille de Roussillon du Dauphiné : « Trois bateaux lui furent fournis pour les porter par le Rhosne au lieu qu’il avait destiné… et Girart se fit conduire à Rossillon, qui estoit une dépendance du comté d’Albon. C’est, assurément, de cette terre qu’il prit le nom pour le joindre à son nom propre, quoy que ce ne fût pas alors un usage ordinaire. Il y a apparence que Girard s’y plaisoit plus qu’en nulle part, qu’il venoit s’y divertir de ses grandes occupations et qu’ayant une maison de plaisir, où il demeuroit une partie de l’année, il fut appelé de là Girart de Rossillon… Sa postérité fut puissante dans le Viennois, car c’est de Girard, selon l’opinion de quelques uns, que vint l’illustre maison de Rossillon, qui a duré cinq cens ans après luy. »
Cependant et à propos de la descendance de Girart et Berthe, nous venons de voir avec certitude que nous pouvions compter au moins deux personnages : le petit Thierry mort en bas âge et Ava. Longtemps, les historiens ont émis des avis partagés sur d’éventuels descendants de ce couple, mais depuis l’étude menée par René Louis, il semble que la critique historique ne favorise pas cette possibilité.
Il est vrai qu’aucun document ne nous renseigne sur d’autres enfants ce qui sera d’ailleurs le principal argument de René Louis, lequel déclare qu’il n’est pas possible que les enfants de l’illustre Girart aient pu être passés sous silence.
Cette affirmation nous semble néanmoins un peu hâtive. Rappelons par exemple que les mentions que nous avons du petit Thierry et de Ava figurent en des circonstances très particulières de la vie de Girart et de Berthe, circonstances tellement exceptionnelles qu’il nous paraît déjà extraordinaire de pouvoir en tirer ces renseignements sur la famille du comte.
Le petit Thierry nous est connu par son décès malheureux alors qu’il n’avait pas atteint l’âge des un an. Cet épisode se situe dans les années 844-850. Quelques années plus tard, vers 858-859, alors que Girart et Berthe fondent les abbayes de Pothières et de Vézelay, apparaît le nom d’Ava, sans doute encore mineure et non mariée, au bas de la charte de fondation. Au plus tôt nous pouvons donc évaluer la naissance de Thierry en 843 et celle de Ava en 833, soit au moins quatorze ans après le mariage de Girart et Berthe en 819. Cet écart de quatorze années nous paraît beaucoup trop long pour ne pas envisager sérieusement que notre couple ait pu avoir d’autres enfants. Certes, ils auraient tous pu subir le même sort que le petit Thierry … Malgré tout, on a du mal à le croire.
René Louis, tente d’étayer sa conviction en se basant également sur le fait que la charte de fondation des deux abbayes bourguignonnes est rédigée en forme de testament et il s’interroge sur le fait qu’aucun des autres enfants hypothétiques de Girart ne soient mentionnés dans cette charte. De plus cette dernière stipule que Girart et Berthe donnent à ces abbayes tous leur biens situés en Bourgogne et René Louis d’ajouter qu’il est inimaginable que les enfants de notre couple aient pu renoncer ainsi à l’immense héritage de leurs parents.
Ce que cet auteur passe rapidement sous silence est que la charte de fondation n’est pas un testament au sens propre du terme et cela même s’il en prend toutes les formes (6). Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une donation entre vifs, sur laquelle de surcroît Girart et Berthe se réservent l’usufruit des biens délaissés. A cette date, notre couple est déjà âgé d’environ soixante ans et nous pensons légitime qu’ils aient eu l’occasion de régler leur succession auparavant. A partir de cet état de fait nous ne trouverons rien d’anormal à ce que les autres enfants ne soient pas cités dans la charte et que seule Ava, enfant encore mineure, ait eu son mot à dire.
D’autre part, les biens donnés aux abbayes ci-dessus ne formaient certainement pas tout l’héritage de Girart et de Berthe ! C’est en tous les cas les présomptions que nous pouvons avoir en ce qui concerne un personnage aussi important que celui de Girart. D’ailleurs nous l’avons vu lui-même rétrocéder certains de ses biens à l’Eglise lorsqu’il occupait la régence du Viennois …
Enfin, l’une des phrases de la charte a également fait couler beaucoup d’encre puisqu’il y fait mention des enfants vivants ou à venir de Girart et Berthe …
Non, manifestement l’argumentation que fournit René Louis sur ce point ne tient pas ! La charte de fondation ne suffit pas dans son contenu à une telle affirmation.
De notre coté nous n’irons pas jusqu’à dire que Girart ait eu à coup sûr une descendance puisque aucun document ne nous le confirme ; par contre nous n’accepterons pas non plus l’opinion qui consiste à nier formellement cette descendance puisque là aussi les documents et argumentations manquent.
|
Rappelons également qu’après la prise de Vienne en l’an 870, plus aucune charte de l’époque ne nous parlera du comte Girart, cela malgré son illustre carrière. Et même si la tradition situe la retraite de Girart en Avignon, rien ne permet de le justifier catégoriquement.
Une autre tradition, typiquement régionale cette fois, situe au contraire la retraite de Girart dans l’une de ses fameuses places fortes qu’il détenait avant la prise de Vienne, voir même celle dans laquelle il s’était retranché face à l’attaque imminente de Charles le Chauve. L’ennui est, que ne connaissant pas l’emplacement de cette place forte, chacun a laissé libre cour à son imagination. Nous sommes néanmoins convaincu qu’il s’agissait d’un lieu non loin de Vienne pour que Girart lui-même ait eu le temps de venir rendre la ville au roi.
Il existait juste au sud de Vienne un château dénommé Roussillon et dans lequel on situait précisément le repli du comte Girart lors de la prise de la ville (7). Nous ne nous y attarderons pas plus et renverrons le lecteur aux écrits du chanoine Pierre Cavard qui s’est efforcé de faire toute la lumière sur ce sujet (8). |
|
|
Dernières ruines du château de Roussillon au sud de Vienne. (Manuscrit M-58 de la bibliothèque municipale de Vienne) |
|
Plus sérieusement, nous pourrions imaginer la retraite de Girart à quelques lieues seulement de Vienne, en la ville de Roussillon en Isère, toute désignée par sa toponymie. C’était également l’opinion de N. Chorier comme nous l’avons vu ci-dessus. Mais encore une fois nous suivrons ici l’opinion du chanoine P. Cavard lorsqu’il déclare « le bourg de Roussillon en Viennois est absolument étranger à la légende épique comme à l’histoire réelle » (9).
Toutefois, le hasard faisant bien les choses, cet auteur relève avec ironie que non loin de Roussillon, dans le village de Surieu – village qui fut sous la suzeraineté des seigneurs de Roussillon - il existe un culte lié à Saint Lazare de Béthanie et que les reliques de ce saint auraient été cachées là quelques temps au IXè siècle avant d’être transférées en Bourgogne. Ces reliques auraient été accompagnées de celles de Sainte Marie Madeleine, dont on connaît les liens étroits avec Girart de Roussillon…
Enfin, un autre lieu a pu être envisagé à la fois comme l’une des possessions de Girart et à la fois pour sa retraite, il s’agit du site de Sainte-Croix-en-Jarez dans le Pilat.
Nous savons que sur ce lieu fut fondée en l’an 1280 (1281 n. st.) la chartreuse de Sainte-Croix par Béatrice, veuve de Guillaume de Roussillon. Ce lieu lui appartenait vraisemblablement et sur celui-ci existait aussi une ancienne forteresse (10). |
 |
|
C’est sans doute ce qui a fait penser à André Douzet (11) que Sainte-Croix ou du moins un lieu voisin avait pu être le refuge de Girart de Roussillon. Cet auteur s’appuie sur différents écrits dont « le roman de Girart de Roussillon », ouvrage sur lequel nous reviendrons dans un prochain chapitre. Il cite également un extrait du « Journal de la société des amis de la littérature » (12) et dans lequel il est fait mention à Pavezin de ruines connues sous le nom de « Grand Roussilla, ou château du Prince, dont l’histoire très ancienne est un mélange de merveilles et de cruautés … ». Mais une fois encore, quel crédit historique pouvons nous accorder à ces seuls éléments ? (à suivre : voir plus bas) |
Ancien cloître des Pères Chartreux – Sainte-Croix-en-Jarez. A droite, l’arcade du passage couvert serait antérieure à la fondation de la chartreuse en 1280. |
|
|
Notes :
(1) René LOUIS, Tome 1, « Girart, comte de Vienne (…819-877) et ses fondations monastiques », Auxerre, 1946.
(2) Vic-Fezensac dans le Gers.
(3) On sait qu’il occupe cette fonction en 837-838 lors de la prestation de serment de fidélité de Charles le Chauve.
(4) R. LOUIS (Op. cit., p. 54-55)
(5) Nicolas CHORIER, « Histoire Générale du Dauphiné », tome I, page 526.
(6) C’est Girart lui-même qui emploie le terme « testament » dans la charte de fondation et c’est pour cela que les historiens l’utilise également. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une donation prenant effet à la signature et non pas au décès de Girart et de Berthe. De fait, on ne peut considérer cette charte comme un véritable testament dans lequel Girart aurait réglé sa succession.
(7) Nicolas CHORIER, (Op. cit. p. 526) et aussi « Recherches sur les Antiquités de la ville de Vienne », réédition de 1828, p. 354.
A noter que Chorier fait remarquer immédiatement que les ruines de ce château lui semblent trop récentes pour remonter à l’époque du comte Girart.
(8) Pierre CAVARD, « Girart de Viane – Vérité et Poésie », manuscrit conservé à la bibliothèque municipale de Vienne, cote M-406.
(9) Pierre CAVARD, (Op. cit.)
(10) François JEANTY, « Chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez », in bulletin « Mémoire des Pays du Gier », n°2, édité par l’association ARRH, pages 41 à 47, Juin 1994.
et Patrick BERLIER, « Avec les pèlerins de Compostelle », pages 43 à 48, éd. Actes Graphiques, Saint-Etienne, 2002.
La notion de forteresse est peut-être un peu abusive de notre part. Longtemps, l’opinion était à croire que le site de Sainte-Croix était vierge de toutes constructions avant la fondation de la chartreuse. Aujourd’hui nous savons plus précisément qu’il existait un bâti. C’est en tous les cas ce qu’il ressort des récentes campagnes archéologiques effectuées sur le site.
(11) André DOUZET, « Eléments du Passé de Sainte-Croix-en-Jarez, chartreuse, pour servir à son histoire », Carcassonne, 1994, p. 21 à 25.
(12) Journal de la Société des amis de la littérature – 2e semestre 1792.
André Douzet n’en dit guère plus dans son ouvrage et ce fameux journal demeure totalement inconnu à nos recherches. Mais selon les dires de M. Douzet, il s’agirait d’une revue éditée par « Christophe-Jean GELE imprimeur, 173 rue de la Harpe » sans doute à Paris et l’article en question aurait été écrit par un certain « de Beauvert ».
|
|
| |
|
|
|
|